Archives et Musée
de la Littérature
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Le Manifeste des écrivains belges

Onze jours à peine après la signature de l’Armistice, soit le 22 novembre 1918, Le Thyrse publie un numéro spécial, intitulé "Manifeste des écrivains belges".

A côté des hommages à Emile Verhaeren, Prosper-Henri Devos et Camille Maubel, la revue s’ouvre sur ce texte, signé D. J. De Bouck, connu plus tard sous le nom de Désiré-Joseph d’Orbaix (1889-1943). Dans ce plaidoyer vibrant de lyrisme, l’auteur pointe quelques questions sensibles de l’immédiat après-guerre.
[…] nous fustigeons comme de faux frères ceux des nôtres qui ont trahi le mot d’ordre de la Littérature. De la même famille que les innommables flamingants, ils ont courbé devant les Barbares leurs esprits comme des échines d’esclaves, et ils auraient, s’ils avaient fait nombre, pu nous déshonorer. […] Ils sont bien deux, que nous vénérions du nom de Maîtres, et qui ont reçu les émissaires des feuilles censurées pour leur confier des choses qui nous ont fait rougir.

Si l’auteur ne cite pas nommément ceux à qui il reproche d’être des collaborateurs (même passifs), l’on peut facilement en déduire que son attaque vise, d’une part, Georges Eekhoud et, de l’autre, Edmond Picard. A Eekhoud – dont le numéro personnel du Thyrse porte une note manuscrite interrogeant cyniquement "quels écrivains ?" – on reproche notamment de ne pas avoir critiqué clairement l’activisme flamingant, tandis que Picard est montré du doigt pour son pacifisme, assimilable pour certains à une forme de pacte avec l’ennemi.

En face se trouvent les résistants, les vrais patriotes, groupe auquel De Bouck et avec lui toute la rédaction du Thyrse, estime appartenir en tant que "Revue d’avant-garde". S’y ajoutent les journalistes des "vaillantes publications prohibées qui ont nargué nos grotesques ennemis" et, plus globalement, "ceux qui, […], ont vécu de leur silence et de leur misère […] [et ont] bâillonné [leurs] bouches qui voulaient crier […]".

Signant ce qui apparaît comme un (nouveau) texte programmatique engageant la rédaction du journal, De Bouck exhorte enfin les lecteurs à suivre les "gestes" qu’elle fera, à "accueillir les oeuvres [qu’elle aura] préparées pour reconstruire, en même temps qu’on réparera la Belgique matérielle, la Patrie des idées et des sentiments." Cette posture de 1918 ébranle sans conteste le point de vue de l’Art pour l’Art, défendu par le journal avant-guerre puisqu’elle induit un crible préalable à toute évaluation esthétique ou poétique des productions littéraires à venir.

En écho à ce texte liminaire, l’"Hommage à la France" d’Alix Pasquier formalise le rapprochement univoque à la France, appelé de ses voeux par la revue. Propulsée au rang suprême – "ô grande soeur admirable !" – la France devient pour Pasquier le guide intellectuel premier :
Car c’est toi qui as créé notre monde, c’est toi qui es la mère de notre liberté, c’est ton génie qui a fixé la beauté moderne ; c’est ta littérature qui est la première littérature ; c’est à ton front que brille cette étoile que suivent dans leur marche à l’idéal tous les artistes de l’univers : le goût français !

On voit bien ici comment se dessinent clairement les contours d’un pamphlet ultérieur, le Manifeste du Lundi de 1937, mais surtout l’un des positionnements dans le champ littéraire qui va déterminer durablement la production de l’entre-deux-guerres, à savoir celle qui se tourne résolument et de manière unidirectionnelle vers la France.