Archives et Musée
de la Littérature
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A l’heure qu’il est l’armistice doit être signé

Novembre 1918, le basculement que tous attendaient s’accomplit enfin : l’issue de quatre ans de combats, d’occupation, de privation, de destructions et de malheur. Dans son journal, Georges Eekhoud relate l’actualité avec ardeur. Dans les pages du 9 novembre, par exemple, il traite non seulement des événements politiques…
Samedi 9 novembre – Patatra ! Voilà le 3e Empire qui s’effondre. Après la Russie, l’Autriche-Hongrie, et à présent l’Allemagne. Fichtre ! Ils ne l’avaient pas volé ! C’est le moment de replacer le vieux cliché : La justice immanente des choses ! Les Hohenzollern auront bientôt rejoint les Habsbourg et les Romanoff [sic]. C’était à prévoir, mais, là, vrai, les événements se sont précipités. Ce n’est pas que le Guillaume II ne se soit cramponné de toutes ses forces à son trône déjà fortement balloté et rabaissé ! Etait-il assez piteux dans ses derniers manifestes. Mais on n’en veut plus même comme fonctionnaire constitutionnel. La révolution a éclaté dans tout l’empire. Marins de la flotte et armée de terre se soulèvent et arborent le drapeau rouge. (p. 22-23)
…mais donne aussi une description de Bruxelles et de l’atmosphère qui y règne :
En ville charroi, débandade, course furieuse d’autos, aigres sifflets… Les journaux d’Allemagne ne sont pas arrivés ce matin ni cet après-midi. Le Belgischer Kurier par contre donnait toutes les nouvelles ce matin et en faisait prévoir de décisives pour ce soir. […]
Mouvement fébrile de troupes. Sales, mal nippés, les soldats ont plutôt l’air joyeux. Ouf ! C’est le soulagement universel. A l’heure qu’il est l’armistice doit être signé. Toujours grouillement de badauds. Caravanes d’évacués. Charrette de raisins. Les soldats achètent des cornets et avalent avec délices ces vilains gros fruits aigres ou aqueux, qui ont l’air faits en celluloïde.
Désarroi de plus en plus complet dans le service des trams. Constamment interruption dans la marche, le courant étant arrêté. Il m’a fallu revenir cet après midi à pied de l’Université […]. (p. 22-24)
Le 12 novembre, au lendemain de la conclusion de l’armistice, l’accélération des événements transparaît dans l’écriture d’Eekhoud. Ce ne sont plus des phrases, mais une série de mots-clés qui se succèdent sur une demi-page :
Les événements sensationnels, formidables, inouïs continuent à se précipiter. […] La Révolution allemande à Bruxelles. Le gouvernement des socialistes, ouvriers, marins et soldats. – La Paix ! Le Désarmement ! – Réapparition passagère mais formidable, spontanée de drapeaux et de cocardes, d’insignes belges. La racaille compromet le bel élan pacifiste et de fraternisation – Les runners : à les rapprocher des gamins exploitant les soldats allemands, rue de Brabant et sur les Boulevards. Eisenbahner et Soldatenheim. – Feux de joie allumés avec les échoppes de journaux adossé à l’Hôtel des Postes – Mitrailleuses : victimes. (p. 25)
Plus loin, Eekhoud observe les soldats allemands quittant la ville. Le contraste saisissant entre l’armée impériale du commencement de l’occupation et "les légions loqueteuses, piteuses, souffrantes, minables" de novembre 1918 l’impressionne :
En me rendant hier matin à l’Université Nouvelle, croisé depuis Ste Marie jusqu’au Treurenberg une colonne de soldats, canons, fourgons, bestiaux, viande, fourrage, voitures, chevaux, poulets, etc. etc. Les soldats fumaient leur pipe ; l’air joyeux, goguenard ou tout au moins résigné. De bonnes têtes. Mais quel débraillé et quelle débandade si l’on songe à l’entrée hautaine des armées en 1914, à leur tenue martiale et correcte, à leur discipline pour ainsi dire mathématique ! (15/11, p. 28)
Et, signe que la révolution allemande a bien atteint l’ex-armée d’occupation, Eekhoud mentionne un autre fait non moins étonnant :
[…] la docilité, la placidité avec laquelle les officiers se sont laissé arracher leurs insignes et leurs épaulettes par les simples soldats ! Les officiers allemands dont l’arrogance et la superbe étaient proverbiales ! (15/11, p. 27-28)
La situation est donc bien confuse et il n’est pas rare d’entendre encore le crépitement des mitrailleuses ou la détonation d’un canon, principalement dus à des actes de vandalisme et de pillage. Dans ce chaos ambiant, les émotions contraires s’entrechoquent. Ainsi, certains aspects de l’armistice répugnent déjà à notre écrivain, invariablement magnanime et idéaliste :
Que tout cela est tragique et … écoeurant ; sublime et … ignoble. Il y a les héros, les martyrs, les apôtres, les généreux illuminés, mais il y a les fourbes, les profiteurs, les patriotards, les cannibales ! Hélas, et ceux-ci représentent la majorité. […] Que dire de ceux qui ricanent et rigolent en lisant la plainte déchirante que l’Allemagne affamée élève vers le Saint Père pour qu’il intervienne en faveur des innocents qui agonisent !! Ah, non, ces patriotes-là, les justiciers, les pharisiens de cette trempe me feraient rougir de ma qualité d’homme. Je les récuse et les vomis. – Je n’ai qu’un espoir : la vaste république sociale des Deux Mondes (Europe et Amérique) en attendant la Confédération mondiale ! (15/11, p. 29)
Et de poursuivre :
En somme malgré toute la satisfaction, voire le bonheur que me cause la fin de cette guerre, la fin de ces atrocités et de ces ignominies, je ne puis mettre cette jubilation au diapason de celle de la foule, car durant ces quatre ans et des mois l’humanité m’est apparue sous un jour tellement sinistre et bestial, qu’il me faudra du temps avant que je me remette à espérer, à croire, voire à aimer… (15/11, p. 30-31)
Le 17 novembre, alors que la capitale fête le retour de son bourgmestre, Adolphe Max, les drapeaux sortent pour de bon et…
Vers 3 heures 1/4, tandis que je me tenais au balcon pour déployer notre drapeau, j’avise un mouvement aux Deux-Ponts. Ce sont des cavaliers, des cavaliers belges qui passent : les premiers. Tout le voisinage se précipite de ce côté ! Je fais de même ; je prends même mes jambes à mon cou. On a beau s’en défendre, on ne résiste pas à ce vieux besoin de patriotisme ou de patrialisme, quelque galvaudé et compromis et déshonoré que soit ce sentiment par une si horrible engeance d’imposteurs et de filous… Malheureusement je suis arrivé trop tard : les cavaliers, comme les timbaliers du père Hugo, étaient passés. (17/11, p. 38)
Dès le 19 novembre, des actes d’épuration commencent à se manifester. Les premiers visés et menacés d’être arrêtés sont les collaborateurs de la presse censurée (La Belgique entre autres). Cette "terreur patriotique", après la "terreur boche" navre Eekhoud.
L’inquiétant c’est que ce sont les journaux, et même les plus modérés, généralement les plus sages, qui donnent le ton et qui par la violence, la frénésie de leurs articles de "joyeuse rentrée" flattent les pires instincts de la foule. Que l’on arrête et poursuive les traitres, ceux qui ont fait cause commune avec les Allemands, qui ont fait leur jeu : rien de plus naturel. Mais voilà que en haine des journaux censurés – qui vécurent pourtant par la complicité d’un immense public – on ne parle de rien moins que d’arrêter des collaborateurs qui ne faisaient aucune espèce de politique, qui rendaient compte des expositions, des théâtres, ou donnaient des recettes de ménage et de cuisine […]. (p. 39)
Eekhoud n’en est pas encore conscient mais l’attention des patriotes va se diriger peu à peu vers lui. C'est le 22 novembre qu'il va le réaliser. Ce jour-là, le roi Albert Ier entre dans Bruxelles, accueilli par l’"enthousiasme délirant" de la foule et une "pluie de fleurs". Eekhoud est invité à la réception organisée à l’Hôtel de Ville, il espère y rencontrer des collègues écrivains mais…
L’architecte S** [Léon Sneyers ?] m’avise du froid ou de l’hostilité qui règne à mon égard. A présent que les Boches sont partis, on n’est pas loin de me rendre solidaires des activistes quelque catégoriques qu’aient été mes déclarations à l’interviewer de La Belgique. (p. 45)
L’interview auquel Eekhoud fait allusion parut dans La Belgique du 5 septembre 1917, au sein d’un article de Paul Ruscart, intitulé "La Question flamande chez Monsieur Eekhoud". Si Eekhoud n’a jamais caché sa bienveillance à l’égard des revendications légitimes du mouvement flamand, il a toujours jugé sévèrement les activistes ralliés à la Flamenpolitik, leur laissant le soin, et la liberté, d’affronter leur conscience. Une opinion par trop nuancée qui a décidément du mal à passer. Et quelques jours plus tard :
[…] les "Thyrsards" publient un soi-disant "Manifeste des Ecrivains belges" dans lequel Picard et moi sommes très mal arrangés ; de facto on ne nous nomme pas mais nous sommes très clairement désignés. Ah la guerre ne leur a rien appris à ces "fransquillions". Le piquant c’est que ce soient précisément aux deux plus convaincus défenseurs de l’âme belge à qui ces détracteurs de la Belgique et des Belges prétendent donner des leçons de patriotisme ! (26/11, p. 58)

Pour Eekhoud, c’est le début d’une descente aux enfers - n’a-t-il pas d'ailleurs sous-titré le volume d’octobre 1918 à 1919 de son journal : "Mon calvaire" ? A la fin du mois de décembre 1918, convoqué par Emile Jacqmain, alors échevin en charge des Beaux-Arts à la Ville de Bruxelles, il est sommé de démissionner de son poste de professeur à l’Académie et aux deux Ecoles Normales. Il y sera rapidement remplacé par un piètre Cattier, journaliste, au grand mécontentement des étudiants. Certes, les communes de Schaerbeek et de Saint-Gilles où il donne ses classes du soir ne s’aligneront pas sur cette décision mais le coup est dur pour notre auteur dont les cours sont le principal gagne-pain.

Heureusement, quelques amis lui restent fidèles tant en Belgique qu’en France. Ainsi, Eekhoud ne peut contenir son émotion quand il reçoit, de Paris, une lettre d’André Fontainas :
A la bonne heure ! Là-bas au moins on m’aime encore ; on s’inquiète de moi ! On ne prend pas ombrage de mes origines flamandes ! Ah j’en pleurerais de joie. (24/11, p. 55)

Alfred Vallette, directeur du Mercure de France, lui assurera également son attachement. Néanmoins, s’il accueille encore les contes d’Eekhoud, il mettra un terme, sous la pression, à ses "Chroniques de Bruxelles".

Il faut attendre 1920 et la montée en puissance de la génération d’après-guerre, parmi eux les frères Bourgeois, Pierre et Victor, ainsi que Pierre-Louis Flouquet, pour assister à une véritable croisade en faveur de la réhabilitation de Georges Eekhoud.

C’est ainsi qu'en mars 1920, quelques jours à peine après le décès de Cornélie Eekhoud, l’épouse adorée, la revue Le Geste : critique et action de Victor Bourgeois et Aimé Declercq publie la conférence-débat intitulée "Georges Eekhoud au pilori" qui eut lieu un mois plus tôt à la Maison du Peuple. A la tribune, Raoul Ruttiens, fidèle parmi les fidèles, eut ces mots touchants :
A Bruxelles, en Brabant, au temps des Boches, à l'époque du fou Guillaume et du féroce Falkenhausen, Georges Eekhoud, le sexagénaire, donna son cours. [...] Le moins jeune de nous, nous donnait là, deux fois la semaine, non seulement des leçons d'art, non seulement des leçons de littérature intuitives et fécondes, mais surtout des leçons d'énergie, de virilité, d'enthousiame.
Il évoquait les Maîtres, tous les maîtres de la pensée bellement dite. Il nous réconfortait et nous rendait meilleurs.
Et là, nous avons tous, avec l'oubli du moment, puisé la force de résister aux ennuis, à la douleur et à l'oppression du dehors.
Georges Eekhoud fit là oeuvre au moins aussi efficace que les collaborateurs de prohibés qui n'eurent pas toujours pour unique et exclusif souci de soutenir le moral de leurs concitoyens.