Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
(3eme étage)
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Belgique
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L'Armistice

C’est à Londres, où il vit pratiquement depuis le début de la guerre, qu’Henri Davignon apprend la fin des hostilités.

La nouvelle de l’armistice éclata par un matin de silence. On n’y comptait point de sitôt. Au son du canon annonciateur, je me mis à la fenêtre de mon bureau au 28 Grosvenor Gardens. Le premier signe dans la rue fut l’apparition d’un taxi sur le toit duquel deux tommies étaient juchés, munis d’instruments de musique carnavalesque. Bientôt des véhicules analogues surgirent de partout. Au bout d’une heure, la cité entière fut pleine d’un flot chaotique et ordonné, roulant des êtres délirants.

Vers midi, un homme pénétra dans mon cabinet. Avec une gravité extraordinaire, il me congratula malgré l’invraisemblable de son accoutrement baroque. Il était littéralement couvert par deux drapeaux, cousus ensemble de manière à ne laisser passer que sa tête. Le tricolore belge et l’Union Jack lui formaient ainsi une sorte de dalmatique, portée avec la dignité d’une toge professorale. Je reconnus le professeur Hamelius de l’université de Liège. Il me déclara :
– J’étais au British Museum à examiner des manuscrits. J’entends tirer le canon. On me dit : "Ça y est, c’est la paix". Je prends conscience qu’il me faut faire quelque chose. Je sors et je vais acheter ces drapeaux. On me les a cousus à ma demande. Je les ai revêtus comme un symbole pour venir jusqu’ici. Je ressors et je ne compte pas rentrer avant la nuit.

Cammaerts, à mes côtés, le regarde émerveillé. Que pourrions-nous faire à notre tour ? Pères d’enfants nombreux tous les deux, nous souhaiterions les avoir avec nous et sortir en cortège. Leur pensée nous emplit. Puissent-ils ne jamais connaître à leur tour les angoisses qui nous quittent ! Sans nous être donné le mot nous abandonnons ensemble le bureau et nous nous promènerons tout le reste du jour, côte à côte, parmi les rumeurs folles, de Trafalgar Square à la City.

Quelques jours plus tard :

Le jeudi 14 novembre 1918, à l’invitation du gouvernement belge, quatre journalistes anglais s’embarquaient avec moi à Folkestone pour assister à la délivrance de Bruxelles et à la rentrée de nos Souverains dans la capitale de leur royaume. Notre émotion était à l’unisson. […]

De même que la fin des hostilités surprit par sa soudaineté, ainsi la confrontation de la paix à l’aspect figé de l’ancien champ de bataille faisait-elle sans curiosité ce rapide passage à travers des terres dévastées. La vie était désormais en avant, la vie nouvelle, dont le mystère nous intriguait. Elle s’offrit bientôt à nos yeux sous l’aspect le plus traditionnel et le moins révolutionnaire. Ce fut notre première surprise : la Belgique n’avait pas changé.


Extraits de :
Henri Davignon, La première tourmente, 1914-1918
Bruxelles, Collection Durendal, 1947, p. 156-160.