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Quel bouleversement subit de tout l’ordre des probabilités !

Si au début d’octobre, Eekhoud note encore le succès de sa conférence sur Camille Lemonnier au Théâtre de l’Olympia ou sa rentrée académique, le reste du mois est tout entier focalisé sur le bouleversement que l’Europe s’apprête à vivre : la fin de quatre ans de guerre !

D’une part, en Allemagne, sur le plan politique, les choses évoluent de manière presque inespérée :
L’Etat allemand se démocratise. C’est toute une révolution pacifique. Voilà déjà des membres du Reichstag, même des socialistes admis dans le ministère. Donc, encore un acheminement vers la paix. Aujourd’hui on attend un discours du nouveau chancelier le prince Max de Bade, un chancelier à tendance démocratique. (5/10, p. 1)

Connu pour ses idées libérales, Max de Bade fut en effet le premier chancelier impérial soutenu par une majorité parlementaire. Il fut aussi le dernier, après avoir proclamé de sa propre autorité l’abdication de l’empereur Guillaume II. Celle-ci fut officialisée le 9 novembre, deux jours avant la fin des hostilités, laissant le champ libre au régime de la République de Weimar.

D’autre part, sur le terrain, l’avance des alliés se poursuit, dépassant "en horreur, en carnage, en abomination tout ce que l’on peut imaginer !". La progression évolue si vite que…
Les environs de Bruxelles commencent déjà à être compris dans la région des étapes : Capelle au Bois, Wolverthem, Zellick, Itterbeek, Ruysbroeck, Beersel y sont annoncés. (6/10, p. 2)
L’enthousiasme se propage dans tout Bruxelles. Eekhoud n’ose y croire, tant d’espoirs ont déjà été déçus :
La paix est dans l’air. […] Hier quand je me suis rendu à pied à Saint-Gilles, la ville était extrêmement animée. Il y avait foule Place Rogier, sur les Boulevards, autour de la Bourse. Naturellement l’optimisme court la poste. A en croire tous ces exaltés, la Belgique serait sur le point d’être évacuée. Les Allemands feraient leurs paquets ! Cette fièvre pacifiste est presque aussi irritante et énervante que l’autre. Attendons la prochaine séance du Reichstag et la nouvelle réponse de l’Allemagne à Wilson. Nous saurons alors à quoi nous en tenir. Quelle anxiété ! Quelle angoisse ! N’est-ce pas le sort de la Belgique qui se décide ? (11/10, p. 3-4)
Deux jours plus tard, Eekhoud note :
C’est bien la paix ou du moins l’armistice, la trêve qui y préludera et qui nous vaudra la solution salvatrice et rédemptrice à très brève échéance. Le Belgischer Kurier de ce matin nous apporte en effet la nouvelle que l’Allemagne souscrit aux conditions posées par Wilson. Ce sera donc, pour commencer l’évacuation de la Belgique. Cornélie qui s’est rendue faire des courses Place Liedts a déjà rencontré des cortèges de voyageurs et de déménageurs allemands, des civils. Tous les visages respirent la joie, le soulagement, et - heureusement- le calme. – Que d’événements en si peu de jours ! Quel bouleversement subit de tout l’ordre des probabilités ! Ce qui aura rendu l’Allemagne d’autant plus disposée aux concessions c’est la victoire formidable des alliés à l’ouest. (13/10, p. 4-5)

Pourtant, l’espoir reste encore fragile. Ainsi, avec le revirement de Wilson, constaté par Eekhoud le 16 octobre, le découragement, voire la panique s’empare de notre auteur qui anticipe une évacuation des Allemands par la force des bombes mais alors "de la Belgique il ne restera que le sol"…

En attendant, inquiet, il suit de près événements du front et note, le 20 octobre, que "les alliés tiennent Ostende et sont aux portes de Bruges où la cavalerie belge était signalée hier", alors que "les Allemands se retrancheraient à Anvers". Fin octobre, Bruxelles voit transiter de nombreux réfugiés venus de France, de Flandre et du Hainaut.
Hier je voyageai en tram avec deux beaux jeunes et sympathiques Tournaisiens qui nous racontaient leur pénible exode. D’après ce qu’ils disaient le moral de l’armée allemande serait très bas : ils en auraient assez, plus qu’assez et ne se gêneraient pas pour honnir et conspuer l’empire et ses satellites responsables. Comme tous les soldats du monde, et encore plus que les autres, ils aspirent à rentrer dans leurs foyers. (26/10, p. 14)
Le lendemain, Eekhoud ajoute :
L’Allemagne est décidément à bout. […] La partie est perdue et bien perdue pour nos occupants. Tous déménagent ou s’apprêtent à déménager. – C’est la désorganisation et peut-être la révolution ? Jusqu’où les mènera la réaction démocratique ? Les grands chefs de l’armée, les vainqueurs invincibles des débuts et jusqu’à ces derniers temps, se retirent ; tels Lüdendorff. (27/10, p. 16)
Le mois d’octobre se conclut de la sorte :
On attend la paix ou du moins l’armistice. Impatience, angoisse. On est plus énervé que jamais. Le maboulisme atteint à son stade culminant. – Grand mouvement d’autos, longs charrois de fourrages, véritables cavalcades de meubles, d’accessoires, de friperie, de matériel hétéroclite. Et tout le monde, les Allemands surtout, ont l’air enchanté. – Les évacués, hélas, affluent. Chose bizarre eux, non plus, n’ont pas l’air affligé. La perspective d’une pacification générale leur fait oublier la détresse de leur condition présente. (31/10, p. 16-17)