Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
(3eme étage)
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Belgique
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Franz Ansel et la Grande Guerre

Agé de 40 ans lorsqu’éclate la Première Guerre mondiale, le journaliste et poète Franz Ansel (Franz Folie, de son vrai nom) a beaucoup voyagé, enfant, dans la région rhénane. De là sa connaissance de l’Allemand. De là, aussi, "ce goût des auteurs allemands, Goethe, Heine et Schiller", comme le mentionne la notice biographique que lui consacre l’Académie royale de langue et de littérature françaises, une Académie qu’il rejoignit deux ans avant sa mort, en 1935.

Récemment léguées aux Archives & Musée de la Littérature, les archives d’Ansel éclairent le patriotisme d’un homme qui se consacra activement au Comité de Secours et d’Alimentation durant l’Occupation allemande, mais aussi un attachement à une certaine Allemagne.

Ainsi, par exemple, ce texte de fiction daté du 16 mai 1916 relatant une amitié qui unit, une nuit durant, un cuirassier français et un Ulhan allemand. Ce dernier surprend le soldat français en train de rêver, un médaillon à la main, son cheval à ses côtés. Bien qu’à portée de son arme, il l’épargne et repart au galop. Réveillé par le bruit, le cuirassier français se lève, le met en joue et blesse le fuyard. Après avoir appris que l’Allemand l’avait auparavant épargné, il le panse et le veille :
Le blond uhlan chercha le cuirassier des yeux : […] Et comprenant alors
Qu’il était resté là, debout dans sa cuirasse,
Malgré la faim, le froid, et ces haines de race
Qu’au fond des coeurs la guerre a fait s’exaspérer,
Le uhlan détourna la tête pour pleurer…

Est-ce parce que le hantait ce rêve d’une harmonie qui dépasse les haines ? Toujours est-il que Franz Ansel ne fera pas publier en recueil ses "poèmes de guerre". Deux cahiers nous en donnent toutefois un aperçu. L’un avec des poèmes sans ordre, parfois corrigés ; l’autre où les pièces sont recopiées au propre. Ce petit cahier noir s’ouvre avec des poèmes – "Le tocsin", "Les adieux au conscrit", "Les adieux au volontaire", "Adieux d’une épouse liégeoise"… – qui évoquent le début du conflit, il poursuit avec des images de combat et de mort, comme dans "Le dernier rêve" :

Sur le champ de carnage où rôdent les corbeaux
Et que la nuit d’été baigne de ses rosées,
Un horrible relent de chair décomposées.
Et propose ensuite des compositions plus réflexives. Mettant par exemple ces mots dans la bouche de Schiller ("La nuit de Niederwald") :
Triste Allemagne, hélas, qu’en nos illusions
nous avions faite grande entre les nations,
Le vertige nous gagne à mesurer ta chute !
Ton sol, qui nourrissait des cygnes et des lys,
Le voilà devenu fange infecte, et tes fils
s’y vautrent dans la vile ivresse de la brute […] .
Dans le premier cahier trouve place un poème intitulé "Du Coq gaulois à l’Aigle noire [sic]" et daté du 9 octobre 1918. Les accents belliqueux de ces huit strophes de quatre vers sont vraisemblablement à mettre sur le compte de la contre-offensive belge qui, en ce mois d’octobre, occasionne des milliers de victimes. Structure naïve rare chez l’esthète qu’est Ansel, le poème débute et/ou clôt chacune de ses strophes par "J’aurai ta peau". On lit, au début et à la fin :

J’aurai ta peau, rapace immonde
Sinistre effroi du bon troupeau,
Dont le vol noir met sur le monde
L’ombre et le deuil ; - j’aurai ta peau

J’aurai ta peau, brûleur de ville,
Toi qui prends pour un pur flambeau
La torche qu’en des poings serviles
On voit fumer ; – j’aurai ta peau […]

Car, au jour clair de la victoire,
Dédaignant les rets et l’appeau,
Je casserai ton aile noire,
Bête infâme ! – et j’aurai ta peau !

Notons la dichotomie "vol noir"/"jour clair". L’espoir d’un armistice se dessine.