Archives et Musée
de la Littérature
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La retraite des Allemands devient une déroute

Devant l’accélération des événements de septembre…
La retraite des Allemands devient une déroute. On est en train de leur reprendre une bonne partie du territoire français dont Lens et un morceau de la région charbonnière. Les Anglais ont fait 10.000 prisonniers. En somme les Allemands perdent presque tout le bénéfice de leur écrasante et brillante offensive d’il y a quelques mois […]. (6/9, p. 156-157)
… et l’hypothèse d’une paix de plus en plus proche, qu’il situe pour le printemps 1919, Georges Eekhoud s’interroge sur l’après-guerre :
"Le Bruxellois" que j’achetai hier après-midi contient le texte d’une longue proposition de l’Autriche-Hongrie tendant – d’accord avec l’Allemagne – à entamer des négociations de paix. Le même journal publie le résumé d’un discours du vice-chancelier d’Allemagne, [Friedrich] von Payer, qui réitère les précédentes déclarations allemandes de respecter l’indépendance et l’autonomie de la Belgique. Donc nouvelles assez rassurantes. Ce qui l’est toujours moins, c’est l’état des esprits en cette Belgique où, au lieu d’aspirer à la paix et à la conciliation, on fomente dès à présent les discordes, les troubles, les proscriptions, les représailles, la guerre civile. (18/9, p. 166-167)
Et de citer l’exemple de l’épouse du "poète de C**" (il s’agit sans doute de l'activiste René de Clercq) obligée de fuir en Hollande tant l’hostilité des Bruxellois à son égard devenait grande :
Il est certain que les activistes en général et de C** en particulier, ont agi avec une étourderie et une imprudence déplorables. Leur place n’était pas à Berlin où ils se rendirent en députation [en mars 1917] et où il se firent fêter et recevoir officiellement tandis que des milliers de Flamands se faisaient tuer par les Allemands sur les champs de bataille de l’Yser et d’ailleurs. Il y eut là une aberration, un manque de conscience et d’élémentaire sentiment d’honneur et de morale, qui rendra leur rôle et leur existence en Belgique à tout jamais impossibles. (18/9, p. 167)
On voit une nouvelle fois que le point de vue d’Eekhoud à l’égard du mouvement flamand pendant la guerre fut bien plus subtil que la position dont on lui fera reproche dans les mois à venir. Une opinion mal comprise renforcée par une activité littéraire sous l’occupation, il n’en fallait peut-être pas plus pour que certains prennent déjà leurs distances. Ainsi Eekhoud constate tristement qu’excepté Albert Giraud :
Mes autres amis de lettres semblent m’oublier et me négligent complètement. Tout en vivant je suis déjà à peu près mort pour eux. Mais, bah, j’ai leurs livres, peut-être ce qu’ils ont de mieux. (10/9 p. 162)
La joyeuse visite du peintre et critique d’art, collaborateur du Thyrse et de La Société nouvelle, Armand Eggermont (1883-1965), venu présenter ses derniers dessins, lui fait vite oublier ces pensées moroses :
Il nous amusa beaucoup en nous racontant les manœuvres, les randonnées et les aventures de la garde civique dont il faisait partie en 1914, quelque chose comme la parodie, la "zwanze bruxelloise" de la guerre. Ce sont des anecdotes, des lazzis, des farces de loustic, une kyrielle de souvenirs qui se succèdent, l’un en évoquant aussitôt un autre. (13/9, p. 163)
Plus anecdotique encore mais révélateur de la cherté de la vie, Eekhoud l’affirme haut et fort :
Je ne fumerai plus de cigares que les mercredis où je reçois mon ami Albert [Giraud]. Payer 1f.50 le cigare, et encore un cigare fort ordinaire, c’est au-dessus de mes moyens. Décidément, j’ai bien fait de me remettre à la pipe. (15/9, p. 165)

Ci-après : Cette carte-lettre d'Armand Eggermont envoyée à Georges Eekhoud le 22 janvier 1911, à l'occasion d'une représentation de Perkin Warbeck au Théâtre Communal de Bruxelles, illustre toute l'admiration du critique pour l'écrivain.