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Quand ai-je vu pour la dernière fois Léon, mon frère Léon ?

Journaliste belge installé en France, Léon Christophe tint un temps, notamment en 1911, la rubrique mensuelle "Paris-potin revue fantaisiste du mois" du Journal des Familles. Lui et Lucien, son frère cadet, passèrent par la Hollande pour s’engager comme volontaires durant la Guerre 14-18.

Blessé à l’œil en 1917 et à la gorge en mars 1918, Léon est tué au combat près de Moorslede, le 30 septembre 1918. Il était âgé de trente-sept ans.

Est-ce parce qu’en février 1968, la crise du "Walen buiten" touche à son terme et que l’éjection des étudiants francophones de la prestigieuse Université catholique de Louvain se profile, ou parce que refait alors surface, notamment dans la presse, la question des restes des frères Van Raemdonck et d’Aimé Fiévez, ensevelis ensemble dans un trou d’obus près des lignes ennemies et translatés en leur temps à l’"Yzertoren" de Dixmude sans qu’aucun hommage n’ait été rendu au soldat wallon ? Toujours est-il que la mère des fils Christophe demande alors à son cadet d’offrir à son fils ainé une sépulture en terres ardennaises.

Émus par cette demande qu’il peine à accomplir, Lucien Christophe rédige, le 29 février 1968, le récit intitulé Priorité aux crocus.

Verviétois d’origine, journaliste devenu un éminent fonctionnaire – il finit directeur du département des Beaux-Arts et des Lettres – Lucien Christophe (1891-1975) succède en 1946 à Albert Mockel au sein de cette Académie de Langue et de Littérature française dont Gustave Vanzype, son beau-père, est le Secrétaire perpétuel. Auteur prolifique, il fait paraître en 1934 à La Renaissance du Livre (Bruxelles) un recueil de poèmes à la mémoire de la Grande Guerre : Le Pilier d’airain. Et reçoit, en 1966, le grand prix quinquennal de la critique et de l’essai pour Le Jeune Homme Péguy (1964) et Les Grandes Heures de Charles Péguy (1965), ouvrages où il partage sa passion pour un autre écrivain tombé au champ d’honneur cinquante ans plus tôt.

Voir poindre quelques crocus jaunes un demi-siècle après la disparition de son frère réveille en Lucien Christophe de douloureux souvenirs. Lui qui, comme Léon, fut sous-lieutenant, lui qui a trente-huit mois d’épreuves sur le front à son actif, écrit pour exorciser son chagrin, aussi par devoir de mémoire :

Quand ai-je vu pour la dernière fois Léon, mon frère Léon ? Et que nous sommes-nous dit ? Il a été tué le 30 septembre au soir, au troisième jour de l’offensive qui allait se poursuivre jusqu’au 11 novembre. Elle commença le 28 à l’aube et, dès le 27 au soir, la mécanique de guerre était en ordre de marche et chacun était à sa place : plus un soldat ne pouvait s’éloigner sans permission. Mais le 27 et les jours précédents, quand tout se préparait et qu’on ne savait pas encore quelle serait l’heure H, mais que chacun l’attendait, il y eut quelques jours où l’on garda une certaine liberté de démarche. J’ai certes dû le rencontrer, avoir avec lui une conversation. Qu’il ne s’y soit rien dit d’essentiel, j’en suis sûr, je l’aurais retenu. Ce fut, pour notre satisfaction à tous deux, une conversation comme tant d’autres, nourrie par des lieux communs et qui s’acheva sur une poignée de mains sans intention et sans mémoire. Mais cette ultime poignée de mains je ne me la rappelle pas. Je devais le revoir, quatre mois plus tard, rigide et en gisant, quand je revins chercher son corps et que j’ouvris son cercueil pour l’identifier. Penser qu’il eût pu se produire une méprise et que je me fusse trouvé devant le cadavre d’un inconnu, je n’en dormais plus depuis quelques jours. Quel soulagement à le voir, peu changé en somme, dans son uniforme de soldat tué net. Il avait reçu en prévision de l’offensive et des marches à pied dans le pays reconquis, une solide et éblouissante paire de chaussures qui provoquèrent la convoitise de quelques rustres, revenus vivre dans les ruines de leur village et qui assistaient à l’opération. Il fallut, à leur indignation, les empêcher de l’en dépouiller.

Il était mon aîné de dix ans. Il n’était pas marié. Il vivait en France, dans un confort modeste, mais assuré. Dès l’annonce de la mobilisation, il rejoignit la Belgique. Comme beaucoup d’hommes de livres et de repliement, il avait, avec une naïveté craintive, le respect de ses obligations civiques. Il ne pensait pas qu’il pût être à leur appel, entraîné dans des aventures dérisoires. Il se souvint qu’il appartenait au deuxième ban de la garde civique. Il endossa son uniforme. Il participa, aux portes de Verviers, à d’incohérentes manœuvres qui se terminèrent avant que le premier Allemand ait franchi la frontière. Il trouva qu’il s’était rendu ridicule et ne voulut pas rester sur cette impression. Quand, à six compagnons du même âge, nous décidâmes de gagner la Hollande et d’aller nous engager, il se joignit à nous après avoir vainement essayé de convaincre quelques amis de sa génération de lui tenir compagnie.

Lorsque j’annonçai ma résolution à maman elle se mit à pleurer. Je lui dis ce qu’on dit dans ces cas-là : "Ce n’est pas pour toi que j’ai peur, me dit-elle, mais Léon va vouloir aller avec vous et il lui arrivera malheur." […] Après quatre ans d’épreuves épuisantes, à quarante jours de l’armistice, Léon tomba, frappé à mort.