Archives et Musée
de la Littérature
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Dinah Bulcke, un talent précoce foudroyé par la maladie

Le 2 septembre 1918, Dinah Bulcke décède "d’une terrible maladie", vraisemblablement de la grippe espagnole. Tout semblait sourire à cette jeune fille âgée de 13 ans et demi, dont la disparition paraissait inexplicable à une condisciple qui écrit quinze jours après sa mort :
Elle alliait à une santé parfaite les dons les plus précieux que la nature ait donnés : la grâce, l’intelligence, beaucoup de qualités. Elle avait devant elle un avenir tout d’azur, elle goûtait les charmes de l’existence avec un plaisir infini et jamais contrarié.

(Toutes les citations de cette chronique sont extraites de Dinah Bulcke : 1904-1918, livre-hommage édité à Bruxelles en 1959).

Fille du peintre Emile Bulcke – que Michel de Ghelderode louera, en 1961, dans un article intitulé "Restez parmi nous, cher Emile Bulcke…" –, Dinah est restée dans les mémoires tant pour ses écrits et poèmes que pour de nombreux dessins réalisés d’après nature ou d’après moulages en plâtre. Le tout étonne venant d’une si jeune adolescente.

La professeur et poétesse Gabrielle Remy écrit à son sujet, peu après sa mort :
L’enfant charmante, l’élève remarquable que j’ai vue sur les bancs de l’Ecole Moyenne de jeunes filles, à Saint-Josse-ten-Noode, je ne la connaissais que par l’épanouissement hâtif et miraculeux de ses facultés. A treize ans, Dinah Bulcke m’étonnait par son sourire compréhensif, ses réparties spirituelles, l’originalité de sa plume et de son pinceau ! […] L’enfant me semblait inspirée, se jouant des difficultés d’un sujet, révélant à toute minute une véritable maîtrise dans l’art littéraire.

Le 3 août 1936, une cérémonie d’hommage à laquelle participera James Ensor se tient au Kursaal d’Ostende. Outre des portraits de la disparue peints par son père, on y expose des dessins et peintures de la main de l’enfant.

Quelques poèmes et textes en prose, ainsi que des reproductions de ses oeuvres, ont été publiés. Les titres témoignent à eux seuls de la jeunesse de l’auteure : "Les méfaits du brouillard", "Une vue de ma fenêtre", "La Toussaint en famille", "Les fantaisies de la neige"…

A 13 ans, elle rédige une lettre fictive dont le titre reprend une citation qu’elle découvre à l’arrière du feuillet journalier d’un "calendrier-bloc". On y lit :
Le Temps n’est-il pas le père de l’Histoire ? La civilisation des peuples, l’évolution des grands génies qui, comme Phidias, Rubens, Mozart, ont élevé l’art à un degré inégalable de splendeur, les découvertes des physiciens, ne sont-ce pas ses oeuvres ?… "Le temps est l’étoffe dont la vie est faite." Quelle étoffe précieuse et avec quelle rapidité ne se déroule-t-elle pas !
Plutôt que d’extraire de ces essais de jeunesse la plus belle ou la plus profonde des compositions, citons un extrait d’un poème intitulé "A un petit rouet", écrit le 6 février 1917, où résonne l’écho lointain du conflit en cours :

[…]
Nos ancêtres s'affranchissant
Du joug pesant de Hollande,
Firent de nos bois et landes
Un fier royaume indépendant !…
--------
Mais un nouveau Bonaparte,
Guillaume II cruel, armé,
Bien jaloux de nos libertés,
Vint s’emparer de nos chartes…

Nos soldats d’un commun accord
Marchèrent sus à l’armée
Qui ravageait nos contrées
Et bombardait villes et forts !

Puis de nouveau s’affranchissant
Du joug pesant d’Allemagne,
Ils feront de nos campagnes
Un fier royaume indépendant !...

Et comme au temps de grand-mère,
Tu fileras, rouet béni,
Pour tous les Belges affranchis,
Une glorieuse bannière !…