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Deux lettres d'Albert Mockel à Fernand Severin

C’est depuis sa maison de Rueil, où sa famille s’est installée en 1910, qu’Albert Mockel envoie, le 21 août 1918, quelques nouvelles à son camarade Fernand Severin. Celui-ci avait opté pour l’exil, hollandais d’abord, anglais ensuite, où il avait rejoint son frère. En cette fin de l’été, c’est à Letchworth qu’il demeure, une petite cité-jardin construite au début du siècle. Peu de références directes à la guerre se donnent à lire dans cette lettre, l’essentiel tournant autour d’un projet visant à publier vraisemblablement des poèmes d’Emile Verhaeren.
Je vois que, pour l’oeuvre de Verhaeren, nous ne sommes pas loin de nous entendre. Nous voilà même, à ce qu’il me semble, presque tout à fait d’accord quant à l’ensemble de cette oeuvre. Mais, à mon étonnement, tu me parais avoir une sorte de préférence pour les grands poèmes de ses dernières années ; et moi, j’avoue avoir beaucoup de peine à goûter bon nombre d’entre eux qui me sont gâtés, quant à la forme, par une éloquente et grosse rhétorique, et quant au fond, par une philosophie primaire ingénument étalée comme une géniale découverte. Trop souvent, j’y vois un article de journal transcrit sur le mode lyrique. Cela, bien entendu, en envisageant le pire et sans oublier jamais qu’il s’agit d’un grand poète, - par conséquent d’un homme dont nous exigeons beaucoup […].
La lettre de Mockel renferme un autre élément intéressant pour la vie de Severin et, plus largement, pour en apprendre davantage sur les préoccupations d’un intellectuel exilé. On y devine en effet que l’homme aurait envisagé de s’expatrier en Algérie :
Je te félicite de revenir en terre française et d’y pouvoir espérer une position convenable. Oui, le climat de l’Algérie est généralement considéré comme excellent, surtout au point de vue où tu te places.

Mockel s’engage auprès de son ami à se renseigner auprès d’une de ses connaissances, qui "connait admirablement l’Algérie où il a passé tout le temps de la guerre ; c’est lui qui a organisé la poste aérienne entre Biskra et In Salah à travers le désert." Cette connaissance n’est autre que Léon Souguenet, un Français établi en région liégeoise, co-fondateur en 1910 de l’hebdomadaire Pourquoi pas ?, avec George Garnir et Louis Dumont-Wilden, et qui a acquis une certaine notoriété littéraire. Avec Dumont-Wilden, il a publié en 1912 La Victoire des vaincus (Deux journalistes belges en Alsace-Lorraine). Et de son séjour algérien, il tirera en 1928 le livre Julia Dona. Missions dans l’Aurès (1915-1916), publié à La Renaissance du livre.

C’est encore une question littéraire que Mockel aborde ensuite :
Comme toi, j’ai vu avec un plaisir mêlé d’émotion la naissance des "Cahiers" au front belge. Paquot et Christophe sont venus me voir, et m’ont fait la meilleure impression. Je suis d’ailleurs avec attention, depuis plus d’un an, le développement de Marcel Paquot, qui m’avait choisi comme guide, pour ainsi parler, et dont j’ai vu éclore un à un les poèmes. Je n’attends pas de lui un grand lyrique, mais j’espère un écrivain délicat et pur, qui sera peut-être exquis par la qualité du sentiment. Tu as bien fait d’envoyer des vers à cette jeune et charmante revue. Moi-même je viens de promettre à Louis Boumal d’y collaborer très prochainement.

Fernand Severin publie en effet un poème, La Jeunesse du poète, dans la livraison d’août 1918 de la revue. Pour Mockel, il faudra attendre avril 1919 et sa Lettre ouverte à M. Henri de Régnier où le Liégeois souligne avec dithyrambe le "petit livre […] de foi" du Français, sobrement dénommé 1914-1916.

Enfin, dans une lettre datée du 27 août, Mockel transmet à Severin la réponse détaillée de Souguenet. Son avis sur la colonie française se montre particulièrement tranché :
Il n’y a qu’une ville habitable : Alger. […] Oran est, à mon sens odieuse, une Chicago d’Espagnols, rude, grossière, puant le parfum à bon marché et un luxe en toc !

Severin n’occupera jamais de poste de professeur de lettres en Algérie. La correspondance ultérieure adressée par Mockel fait état d’une autre piste pour Severin, qui pourrait briguer un poste dans le sud-ouest ou le Midi de la France et pour lequel Maurice Wilmotte s’implique déjà. Là aussi, visiblement, pas de suite réelle puisqu’après la guerre, on retrouvera Fernand Severin à l’Université de Gand, qu’il avait quittée en 1914.