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Mais approchons-nous de la paix ?

Les pages d’août 1918 du journal de Georges Eekhoud sont denses. Sur près de quarante pages, l’auteur aborde de nombreux sujets.

Il y a bien sûr les nouvelles de guerre. Au début du mois, alors que la contre-offensive franco-américaine continue avec succès dans la région de la Marne, Eekhoud pointe un "piquant interview" des généraux allemands dans le journal La Belgique :
Ludendorff y avoue, avec une bonne grâce assez originale, le défaut du dernier plan d’attaque des Allemands et il félicite le généralissime Foch d’avoir paré le coup "grâce à son esprit de décision et aux mesures prises". Ne dirait-on pas d’un joueur courtois qui après une partie d’échecs discutant les coups rend hommage au talent de l’adversaire. C’est dans tous les cas le fait d’un beau joueur. Malheureusement, messieurs, le jeu est bien cher, et coûte par trop de précieuses existences humaines. Et puisque vous êtes en train de vous estimer un peu, que ne vous embrassez-vous pas ? (5/8, p. 111-112)
Le "Friedensturm" est sans conteste un échec pour les Allemands. A la fin du mois de juillet, les alliés ont repassé la Marne, Soissons est récupérée le 2 août et dans le courant du mois, Reims, pilonnée depuis février, est écartée du danger.
Mais approchons-nous de la paix ? L’honneur des armes (!) étant satisfait de part et d’autre, pourquoi continuer à combattre et à s’entr’exterminer ? (11/8, p. 119)

La paix se rapproche, assurément, mais de terribles batailles entravent encore la route : succédant à la Deuxième Bataille de la Marne, l’Offensive des Cent-Jours, fatale pour le moral de l’armée allemande, sera l’ultime campagne avant l’armistice.

Le deuxième sujet largement abordé par Eekhoud est le souvenir d’Auguste Rouvez. Ami, entre autres, d'Edmond De Bruyn, d’Hippolyte Fierens-Gevaerts, de Franz Ansel ou encore de Thomas Braun, Auguste-Théodore Rouvez (1866-1917) était un romancier humoriste et un essayiste. Pendant la guerre, il occupait le poste de Directeur des Lettres au Ministère des Sciences et Arts. A partir de mars 1917, à mesure que la division administrative de la Belgique opérait le dédoublement de tous les départements en un francophone et un flamand, Rouvez exposa officiellement et à de nombreuses reprises les scrupules qui montaient dans les bureaux, "scrupules qui devaient l'amener à une résistance et à cette angoisse dont il est mort" (cité dans : Edmond De Bruyn, "A la mémoire de Me René Paillot". In Elévations : recueil des éloges funèbres prononcés à la Tribune de la Conférence du Jeune Barreau de Bruxelles (1921-1922), p. 151).

C’est une conversation avec son ami Hubert Stiernet qui fournit à Eekhoud force détails sur le décès de Rouvez :
Comment le comique, ce comique de pince-sans-rire, de farceur à froid que serait le Destin – se mêle toujours aux faits les plus tragiques : Ainsi comme je parlais à Stiernet, la dernière fois que je le vis, de la mort du brave Rouvez, il me raconta que pour éluder la situation délicate dans laquelle le mettait la séparation administrative décrétée par les occupants et pour éviter de devoir démissionner ou d’être envoyé à Namur, il n’avait rien trouvé de mieux que de se dire malade. Or pour justifier son allégation il lui fallut se soumettre à un examen médical. Mais ne voilà-t-il pas que le praticien allemand qui l’ausculte et le visite lui découvre les symptômes d’un mal organique très grave et qui pour ne pas encore affecter en apparence l’état du patient, exige néanmoins […] une opération immédiate. Rouvez qui ne se doutait pas de l’existence de cette affection crut d’abord à une plaisanterie de la part de l’Allemand ; histoire de lui donner la frousse. Mais c’était on ne peut plus sérieux. Le voilà donc envoyé dans une clinique, étendu sur le lit de torture, opéré dans les règles… Il succomba à l’opération. Le diagnostic du chirurgien réclamant l’urgence de l’opération avait donc eu raison ; tellement raison qu’il était déjà trop tard. (10/8, p. 117-118)
Au-delà de l’ironie, la maladie de Rouvez plonge probablement ses racines dans un mal plus profond :
Comme tous les vrais artistes, comme les meilleurs d’entre nous, aimant et goûtant l’Allemagne intellectuelle et artistique, surtout l’Allemagne musicale, il a dû souffrir des désolantes perspectives qui résultent pour l’Art européen, et la culture universelle, du fléau fratricide qui nous a ramenés de gaité de cœur aux pires siècles de barbarie et de bestialité ! (11/8, p. 119-120)
Et faisant le rapprochement avec Henry Maubel, grand amateur de Wagner et lui aussi disparu en 1917 :
[…] comme je relisais […] les adorables "Préfaces pour les musiciens" du cher Henry Maubel, un gallo-germain s’il en fut, je me suis dit que, lui aussi, a succombé surtout à ce désespoir, à cette peine, devant la terrible obligation patriotique de devoir sinon haïr l’Allemagne du moins de ne plus pouvoir l’aimer. (11/8, p. 120)
Thème déchirant et cher à Eekhoud qui poursuit, plus lyrique que jamais :
Le rapprochement spirituel a été détruit par une épouvantable rupture matérielle. La bête l’emporte sur l’esprit, le Yahou triomphe sur toute la ligne. Mais il faudrait toute l’ire corrosive de Swift pour en flétrir et en stigmatiser au fer rouge la néfaste et ignoble incarnation actuelle. (11/8, p. 122)
L’humeur d’Eekhoud est cependant comme un balancier. Quand la dépression guette, notre auteur parvient toujours à rebondir, à se nourrir d’authenticité et d’art. La visite d’Olivier Degée, alias Jean Tousseul, protégé d’Eekhoud (voir notre notice de janvier 1918), en est un bon exemple. Leur première rencontre (jusqu'ici, il n'y avait eu qu'échange de lettres) a lieu le 11 août :
L’homme m’a produit une excellente impression ; c’est bien l’homme de ses écrits. Un cœur, une conscience, une conviction, une volonté tenace, une foi d’apôtre. […] une physionomie grave, un profil accentué, de beaux yeux, une belle et [prenante ?] voix modulante, aux inflexions musicales, partout du cœur. (p. 124)
C’est à l’occasion de cette rencontre que Raoul Ruttiens (1886-1965), écrivain sous le pseudonyme de Léon Marsant, fidèle ami d’Eekhoud et éditeur (il fut notamment directeur de La Soupente après la guerre) prit, dans le jardin d’Eekhoud, la photographie des deux écrivains ainsi qu’un portrait de groupe où l’on distingue, de gauche à droite : Jean Tousseul, Octavie (nièce d’Eekhoud) et son fils, le petit Georges, Georges Eekhoud, son épouse Cornélie et le couple Ruttiens, Constance et Raoul.

Enfin, le 22 août, une visite d’Albert Giraud nous permet d’évoquer la figure d'un jeune poète original et délicat, Emile Polak (1889-1915) :
Albert [Giraud] que je n’avais plus vu depuis quinze jours, me raconte qu’il a éprouvé une grande et délicieuse surprise musicale chez quelques amis où on lui fit entendre une pianiste […] d’un certain âge, élève de [Louis] Brassin qui lui a interprété du Beethoven, du Chopin, du Liszt, comme il n’avait plus entendu jouer depuis Rubinstein. Albert en était encore enthousiaste et vraiment empoigné. Cette dame qui ne s’est guère produit en public est la mère de ce jeune poète, pianiste aussi, et de grand talent paraît-il, Emile Polak, qui s’engagea au commencement de la guerre et qui fut tué au front. J’ai de ce jeune homme un volume de vers Les Sentiers du Silence, et je le rencontrai parfois […] il me saluait avec une déférence marquée et sa belle et intéressante physionomie m’avait frappé. Verhaeren m’en avait dit le plus grand bien. (p. 133-134)

Eekhoud se trompe, Emile Polak n'est pas mort au front. Bien qu'on l'ait parfois rapproché de la figure de Prosper-Henri Devos, prototype du poète fauché au front dans la fleur de l'âge -comme c'est le cas en 1921 dans le programme des 4e Mardis des Lettres belges que nous mettons en illustration ci-dessous- il semble que Polak ait succombé, à Rotterdam en février 1915, à une scarlatine contractée lors d'une tournée de conférences aux Pays-Bas sur les écrivains belges.

Auteur de deux recueils, Les sentiers du silence, loué par Verhaeren, et Vers la vie, paru en 1920 grâce au dévouement de sa mère, la pianiste Betsy Polak, le jeune poète n'est pas tombé dans l'oubli puisque depuis 1935, tous les deux ans, l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique décerne le prix Emile Polak, à un poète belge de moins de trente-cinq ans.