Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
(3eme étage)
4, blvd de l'Empereur
1000 Bruxelles
Belgique
Heures d'ouverture
Lu-Ve : 9h à 17h

Avec le soutien de la

La Conférence de Spa caricaturée dans Le Flambeau

La revue mensuelle clandestine, Le Flambeau, parût d’avril à octobre 1918, à quoi s’ajoutèrent quatre tirages du Flambeau-journal, les 13, 14, 15 et 16 novembre 1918. Augmenté d’un frontispice dû à Fernand Khnopff et d’une préface signée Paul Deschanel, le tout fut réimprimé en 1919 chez Maurice Lamertin-Libraire-éditeur, sous le titre générique : Les sept flambeaux de la guerre. La préface débute :

Le Flambeau a paru aux plus mauvais jours qu’ait connus la Belgique. En mars 1918, après l’effondrement du front russe, au moment de la ruée que l’Allemagne croyait décisive, Le Flambeau a adjuré les Belges de ne pas perdre confiance. (page 10)

Et de terminer en appelant à de nouveaux numéros car la "Belgique tiendra dans le monde nouveau une place nouvelle, celle à laquelle lui donne droit son héroïsme". Notre "revue belge des questions politiques et littéraires" sera, en effet, promise à un bel avenir : jusqu’en 1979 pour être précis.

Mais c’est le numéro de juin 1918 qui nous retient ici, plus particulièrement sa rubrique "Les Faits et les Gestes" datée du 15. Y sont ironiquement mis en scène un médecin sûr de lui – l’Empire d’Allemagne – et un patient récalcitrant – l’Empire autro-hongrois. Le tout débute :

"In barbaris barbara"… On nous excusera de traduire littéralement la formule malsonnante par quoi la médecine militaire allemande, après la Consultation de Spa (12 mai 1918), a caractérisé la cure propre – selon elle – à tonifier le "corpus austriacum".

On s’en tient donc au précédent régime ; mais, on a résolu de le corser, en injectant au malade, à doses un peu plus fortes, l’acide prussique qui doit stériliser les bacilles slaves. (page 71)

Le journal met le doigt sur l’enjeu caché du rapprochement. Il s’agit pour les Allemands de juguler les minorités slaves d’une monarchie austro-hongroise qui n’a réussi à survivre, elle, qu’en laissant de la marge aux diversités ethniques. Se les mettre à dos signifierait, pour elle, courir le risque d’un éclatement. D’où de rapides réticences dans l’application concrète des lignes de l’accord de Spa. Ce que la revue belge distille avec humour :
Or, les médecins allemands n’ont pas du tout renoncé à "élaborer" et à "approfondir" l’alliance. Le travail, interrompu à Spa, sera repris, ces jours-ci, à Berlin. […] Or, celui-ci [le baron Burian] – passé comte depuis peu, – y représentera le patient impérial et royal. [/] Or, celui-ci est bien décidé à ne pas se laisser faire. Il a horreur de l’acide prussique. On l’avait fait acquiescer en un moment d’hébétude. Mais, décidément, il s’est repris… (page 71)

Qu’en a-t-il été ?

La situation militaire et économique de l’Autriche-Hongrie s’est fortement détériorée durant le conflit : en janvier 1918, la ration quotidienne de pain est passée de 200 à 165 grammes ; sur le front, les soldats pèsent en moyenne quelques 50 kilos… Clémenceau vient, en outre, de divulguer le contenu d’une lettre de Charles Ier, trace de consultations bilatérales dont les Allemands étaient exclus. Le Hohenzollern décide d’inféoder le Habsbourg…

Quoi d’étonnant si, pour ce faire, on choisit la ville qui héberge alors l'Oberste Heeresleitung (OHL en abrégé), soit le commandement suprême de l'armée allemande. En présence des deux empereurs – Guillaume II et Charles Ier –, la ville d’eau wallonne accueille, le 12 mai 1918, représentants de l'Empire allemand et délégation de la monarchie austro-hongroise, pour ce qu’on nommera la "Conférence de Spa".

Trois accords majeurs s’y négocient. Sur le plan militaire, l’Autriche-Hongrie fournira un nouveau contingent de combattants et le modèle allemand sera privilégié. Au niveau diplomatique, tout passe sous contrôle allemand. Enfin, une union douanière prévue pour vingt ans soude les deux blocs.

La conférence de Spa induit un changement de stratégie chez les alliés. Ils abandonnent les négociations destinées à rompre l’alliance entre les deux empires pour soutenir désormais les comités nationaux des minorités ethniques (hongroise, polonaise…) de la monarchie austro-hongroise exsangue et, par ce biais, précipiter son démantèlement. Fin du siècle dernier, la dislocation de la Yougoslavie prolongera et entérinera la partition d’après la guerre 14-18.