Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
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C’est notre chair qui pantelle et transpire en cette terre

En juin 1918, le journal de Georges Eekhoud s’ouvre d’emblée sur des nouvelles de guerre toujours aussi inquiétantes:
Quels que soient les sentiments et les opinions, la gravité des événements qui se passent à l’Ouest est telle, qu’une sorte de stupeur, d’angoisse, de consternation générale s’est abattue sur la ville. […] La poussée des Allemands vers la Marne, ou plutôt vers l’Oise est terrible. Quelle boucherie, quel carnage, quelles hécatombes des deux parts, quelle dévastation inouïe représentent cette victoire. (2/6, p. 56-57)
L’une des consolations de notre écrivain, nous en avons déjà largement parlé, reste les livres de sa bibliothèque, "les vrais, les vieux amis" (p. 63), qu’il reprend sans cesse, range, déplace, assortit et classe. Et en manipulant ses livres, Eekhoud ne peut s’empêcher de penser au peu d’encouragement que lui valut son oeuvre auprès du public et des dirigeants belges.
[…] partout ailleurs, […] on les eût discutés, approuvés ou critiqués, […] ici rien, … quelques pâles articles de journaux. (11/6, p. 66)
Et de conclure :
La Fatalité m’a fait naître et vivre ici et il m’a fallu en prendre stoïquement et fièrement mon parti ! (11/6, p. 66)
La lassitude n’éteint pourtant pas l’inspiration de l’écrivain. Ainsi, à partir du 16 juin, sur près de 16 pages, Eekhoud écrit l’ébauche d’un conte qui, sous le titre de "Jan Vogelzang et Frans Printemps", paraîtra en 1920 dans le recueil des Dernières Kermesses, édité à La Soupente. Voici comment l’auteur présente son projet :
Sujet de conte : le point de départ serait l’histoire du petit Poldérien et celle de Franz Printemps que je rapporte dans mon journal de mars 1915 […]. L’aventure du Poldérien mi-français, mi-flamand, mi-gaulois, mi germain, symbolise mon propre cas et, avec le mien, celui d’une grande partie de l’élite belge. Mais notre dualisme, notre complexité, notre sorte d’hermaphrodisme racique est autrement douloureux. Chez ce pauvre enfant du peuple, chez ce petit ouvrier manuel, l’équilibre, l’harmonie se rétablira tout naturellement. Il ne se raisonne pas. Si deux éléments se combattent en lui, c’est inconsciemment, il ne se rend même plus compte de leur conflit. Il n’en éprouve pas le moindre malaise. […] Ou s’il y songe, c’est pour prendre gaiment la chose pour s’en amuser, tour à tour parigot et poldérien, trouvant son cas très drôle […]. Mais nous, hélas, artistes, poètes, intellectuels, vrais Belges, en qui se rencontrent […] deux cultures. Que n’éprouvons-nous l’insouciance de ces pauvres paysans [...] ; que ne déployons-nous même pas le stupide et grossier fransquillionisme de ces affreux bourgeois de Bruxelles, de ces "marolliens" du tiers état qui ne jurent que par la France et ne connaissent, ne veulent connaître que la France, et quelle France !!! – Hélas, nous aimons à la fois Schiller et Hugo, Goethe et Anatole France ; nous aimons la musique de Wagner et les vers de Verlaine […]. Ah, c’est là un dédoublement bien plus tragique de notre personnalité. […] N’est-ce pas qu’il y aurait à tirer parti de ce thème, d’en faire quelque chose de souverainement poignant et tragique ? Je songe non seulement à moi, mais à Verhaeren, à Giraud, voire à Maeterlinck, à Lemonnier, aux meilleurs des nôtres. (16/6, p. 69-72)
Eekhoud imagine raconter cette histoire comme s’il s’agissait d’un rêve,
ou d’une hallucination que j’eus après ma conjonction avec le petit Poldérien. (p. 72)
La double nature d’Eekhoud, "déchirée par des postulations contraires" aspire surtout "à l’équilibre, à l’harmonie, à l’unité" (Dernières Kermesses, p. 127), ancrée dans cette terre belge, flamande, rendue si chère à ses yeux par l’expérience de la guerre :
C’est notre chair qui pantelle et transpire en cette terre, et nous ne la chérissons à ce point que parce que nulle autre patrie ne fut aussi tragique, n’aura lutté, souffert et grandi autant qu’elle ! (Dernières Kermesses, p. 130)
Enfin, le mois de juin se clôt par une nouvelle à prendre au conditionnel :
[…] le bruit se répand de plus en plus que les Russes auraient assassiné leur ci-devant tzar. Les forcenés ! Comme s’il ne suffisait pas d’avoir déposé ce "dégénéré" ! (28/6, p. 91)

Le bruit court en effet mais l’assassinat des Romanov, dans des conditions toujours débattues, n’aura lieu qu’en juillet 1918.