Archives et Musée
de la Littérature
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Les Cahiers de juin

Stabilisé depuis l’automne 1914, le front belge, long d’une trentaine de kilomètres, sert de ligne de démarcation entre la Belgique occupée et le petit réduit de territoire encore libre. On pourrait dès lors croire que, sur cet espace non assujetti aux Allemands, les déplacements et, par conséquence, les contacts aient été plus nourris. Or les circonstances pratiques de la vie du soldat, même lorsqu’il bénéficie d’une permission, ne favorisent ni les rencontres ni les projets, a fortiori littéraires puisque la majorité des combattants ne fait preuve d’aucune inclination de ce type. Et les rares écrivains soldats ont pour habitude de garder leurs penchants créatifs et leurs velléités d’écriture pour eux.

Il ressort de ce contexte particulier que toute initiative littéraire au front – la création d’une revue en particulier – relève si non de l’exploit, du moins d’une belle succession de hasards. Tel est le cas des Cahiers publiés au front, qui ne doivent leur naissance qu’à la rencontre entre quatre jeunes écrivains, réunis fortuitement à la faveur d’une conférence de Louis Boumal. Comme le poète liégeois ne put arriver à temps à La Panne, à cause du retard d’un camion, c’est un autre Liégeois, Marcel Paquot, qui dut le remplacer au pied levé. Le retardataire enfin arrivé, à la façon des carabiniers d’Offenbach, les deux jeunes gens improvisèrent un souper, en compagnie de deux autres compagnons, Léon Herbos et Emile de Bongnies. La soirée se déroula dans une certaine légèreté et, sans qu’aucun des participants ne puisse se souvenir de la paternité de l’idée, "vers 5 heures du matin, la revue existait" (1).

S’ensuivent deux mois d’intenses démarches auprès des autorités militaires : "Au moment où le Gouvernement lui-même prend des mesures pour permettre aux soldats de réagir contre l’enlisement intellectuel et de poursuivre leurs études, il nous a paru que la publication d’une revue destinée à ceux qu’intéressent les belles-lettres et les arts s’imposait"(2), tente de convaincre le courrier adressé au Directeur du Service de la Censure. Rapidement, celui-ci donne son feu vert à la publication de la revue, le soutien du Docteur Lepage et un don initial de cinq cents francs de la Reine Elisabeth donnant le coup de pouce décisif au projet.

Malgré des conditions militaires difficiles – les attaques se multipliant au printemps 1918 – sort, en juin 1918, la première livraison des Cahiers publiés au Front pour la Défense et l’Illustration de la Langue française en Belgique, comportant dix pages de textes de création et trente pages de critique littéraire et musicale. Au sommaire, on trouve deux inédits de Charles Van Lerberghe et deux textes originaux de Marcel Paquot et Louis Boumal, à côté d’autres noms, mais aucune déclaration programmatique ne vient définir les intentions de la nouvelle revue.

Après deux premiers numéros dactylographiés et tirés au cyclostyle, les livraisons suivantes sont imprimées de manière professionnelle, à Dunkerque puis, à partir de janvier 1919, à Liège. En tout, Les Cahiers au front ont compté 24 numéros. Après la guerre, en effet, continue un temps l’aventure de la revue et "Les Cahiers qui devaient devenir et rester les Cahiers du Front, débouchaient sur un autre versant de l’aventure humaine, où il n’y avait plus de front, où l’adresse des amis et abonnés ne s’inscrivait plus dans les registres de l’administration par une lettre suivie d’un chiffre."(3)

(1) D’après le témoignage de Marcel Paquot, cité par Lucien Christophe, dans Lucien Christophe et Robert Vivier, Les Cahiers publiés au front, Collection Le Thyrse, 1962, p. 15.
(2) Idem, p. 31.
(3) Idem, p. 57