Archives et Musée
de la Littérature
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Impossible d’oublier, même parmi les fleurs…

Il y a un peu moins d’un an nous évoquions le journal de Charles Gheude qui parut chez Oscar Lamberty (Bruxelles) en 1919, sous le titre : Nos années terribles.

Chaque mois y fait l’objet d’une chronique rédigée au fil des événements, textes qui furent cachés durant le conflit et simplement relus avant publication. Un "chapeau" résume les thèmes abordés. Outre les événements factuels que d’autres ouvrages historiques confirmeront ou nuanceront nous semblent particulièrement intéressantes les "entrées en matières" de ces rapports mensuels où l’on sent, aussi et surtout, la crainte d’une défaite et la rage envers ceux qui collaborent ouvertement ou qui, fatigués de tant de massacres et de privations, sont prêts à accepter une paix humiliante.

Au 31 du mois de juillet 1918, il écrira d’entrée de jeu : "Incontestablement, le colosse fléchit". Mais nous n’en sommes pas encore là, en mai et juin 1918, la situation du front semblant d’autant moins favorable que la Roumanie a signé avec l’Allemagne une "paix du pétrole", paix humiliante et qui, transposée en Belgique, pourrait devenir la "paix du charbon" que d’aucuns espèrent. Il faut dire que le traité de Brest-Litovsk conclu avec la Russie bolchévique en février 1918 avait rendu intenable la résistance des Roumains auparavant ravitaillés et soutenus par les Alliés grâce à des voies d’accès en Russie.

L’Allemagne et l’Autriche-Hongrie font passer des troupes du front de l’Est vers le front de l’Ouest, espérant qu’une nouvelle offensive leur ouvre enfin une voie d’accès sur Paris. Gheude écrit :

Je sais bien. Nous nageons en plein dans la période des offensives allemandes et l’accaparement de territoires s’étend peu à peu à l’ouest. […] nous venons, en fin mai, d’assister à la reprise du Chemin des Dames, au refoulement des Alliés jusqu’à l’Aisne, jusqu’à la Vesle, puis jusqu’à la Marne, à l’occupation de Soissons et des faubourgs de Reims. (page 257)

Suit un bref panégyrique de la résistance des "petits Belges, carabiniers en tête" ainsi qu’un espoir du fait que "l’Amérique, plus ardente que jamais, vient de nous garantir, par la voix de Wilson, un concours aussi efficace que rapide".

Mais c’est au début des chroniques, lorsque l’auteur ne s’épanche pas encore en précisions stratégiques ou en indignations patriotiques, que de petits faits rapportés révèlent l’atmosphère de ces sombres années. On lit, par exemple, en date du 30 avril :
Jamais nous ne pourrons surévaluer le rôle bienfaisant et consolateur qu’auront accompli chez nous ces journaux et revuettes qui, méprisant le danger, continuent à se publier en cachette pour narguer nos agresseurs du sceau de l’infamie. Leur nombre s’accroît sans cesse, de même que leur niveau s’élève en dignité et en valeur littéraire. À la Libre Belgique, à la Revue de la Presse – les ainés – sont venus successivement se joindre l’Âme Belge, le Ça et là, le Flambeau. Émouvante manifestation de notre résistance, ainsi que de cette activité intellectuelle et morale par quoi les esprits capables de penser et les coeurs méritant de battre, s’efforcent d’apaiser en eux-mêmes le levain de la révolte ou le "lamento" de la souffrance ! (page 241)

A noter que les Archives & Musée de la Littérature possèdent quelques numéros de L’Âme belge qui datent de cette époque et les numéros de guerre du Flambeau réédités en 1919, sous le titre générique : Les sept flambeaux de la guerre.

Vers la fin du mois de mai – lorsque le chroniqueur se penche sur les jours écoulés –, Gheude évoque quelques promenades qu’il entreprend pour "oublier" la sombre réalité. Mais celle-ci se rappelle sans cesse à ses yeux de manière inattendue :

Je vais au Jardin botanique, pour puiser quelque baume en le calice des fleurs épanouies : les grandes serres, dépouillées de la calotte de cuivre vert-de-grisé qui couvrait leur dôme, me rappellent incontinent les déprédations de l’occupant. Sainte-Marie n’est pas loin, étrange et bien campée en son profil byzantin. Avant peu ne perdra-t-elle pas, elle aussi, sa coupole de bronze ?... Je vais vers Wavre, par la route, jadis ombragée, que jalonnent Auderghem et Notre-Dame-au-Bois. Des géants abattus gisent aux bords du chemin et, dénués de leurs branches et de leur écorce, nourrissent du spectacle de leurs squelettes lamentables le levain de notre colère. Je vais vers les forêts, autrefois touffues […] Je quitte les bois et reviens vers les champs, pour fuir cette obsession. Les cultures verdissent et s’annoncent plantureuses. […] Mais un flot d’idées amères m’assaillent. Par anticipation, ces récoltes à venir évoquent à mes yeux, tant le paysan rapace qui, spéculant sur la famine, les vendra au plus haut prix, que les soudarts ennemis chargés de les enlever à notre détriment ou les rapineurs nocturnes qui, sans attendre même qu’elles soient à maturité, viendront en dépouiller le sol qui les nourrit.

Alors quoi ? la Ville ? la Ville, pour oublier ? […] Hélas… voici, mêlés au flot lent et continu des passants qui s’écoule, des tas d’ennemis en uniformes accompagnés de donzelles d’Outre-Rhin. (pages 251-253)