Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
(3eme étage)
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1000 Bruxelles
Belgique
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Inutilité mais indispensabilité de l’Art

Pour Georges Eekhoud, le travail, encore et toujours, est la meilleure thérapie contre la guerre et ses corollaires dans Bruxelles occupée. Suite de ses conférences sur son oeuvre, rédaction de la préface du recueil de son protégé, Olivier Degée alias Jean Tousseul (voir notre notice de janvier 1918), les tâches ne manquent pas, sans oublier ses cours, bien entendu. L’état de ses élèves soulève de nombreuses inquiétudes :
[…] il faudrait être les derniers des égoïstes, des loups-cerviers, des accapareurs, l’égal des brutes cupides et sanguinaires auxquelles nous devons la prolongation de ce fléau, pour ne pas être touchés de la détresse générale…
Ainsi samedi, Monsieur [?], le directeur de l’Ecole normale de jeunes gens, me disait que nombre de ceux-ci sont affaiblis au point de dépérir et d’être souvent privés de connaissance. Les meilleurs, les plus intelligents, les plus vaillants font pitié. Comme des plantes en pleine croissance auxquelles manque la rosée et les sucs nécessaires, ils fléchissent, succombent, ne se tiennent plus debout. Il y a bien une caisse de secours. En temps ordinaire elle suffisait à aider les jeunes étudiants nécessiteux, mais à présent cette réserve est tout à fait insuffisante. [Le directeur] va s’adresser à la ville pour obtenir une aide plus efficace. (13/5, p. 38-39)
Image douloureuse d’une jeunesse sacrifiée, tout aussi affamée de pain que de savoir et qui confirme le constat d’Eekhoud quelques jours plus tard :
Inutilité mais indispensabilité de l’Art. Le Beau est inutile comme la fleur et que serait la vie sans Beauté, la nature sans fleurs ? C’est le superflu qui est le nécessaire. (22/5, p. 46)
Ce "superflu nécessaire", Eekhoud le puise, entre autres, dans et autour du livre. Eekhoud, lecteur et bibliophile, est impressionné quand son ami Albert Giraud lui parle
[…] des prix fantastiques auxquels atteignent nos livres et nos manuscrits dans les ventes publiques et chez les libraires de bibliophiles ou marchands de livres rares. La toute première édition de La Princesse Maleine, celle des 25 exemplaires (hélas, j’en possédais un et je fus forcé de le vendre autrefois) vaut 5000 frs le volume ! – Et je lui parle des quelques exemplaires d’éditions princeps que je possède encore, ainsi un ex. du tome II, des Pensées de Pascal, édition de Londres 1785 avec les notes de Voltaire ; et un tome II des Harmonies poétiques de Lamartine, Gosselin édit. Paris 1840. – Je lui cite aussi quelques premières éditions que j’ai de Villiers de L’Isle Adam, de Verlaine, etc. (29/5, p. 53)

Aperçu d’une collection prestigieuse (conservée en partie aux Archives & Musée de la Littérature, dépôt de la Bibliothèque royale de Belgique) qui laisse rêveur, tout comme les prix mentionnés en pareille situation économique !

Le mois se conclut par quelques nouvelles de guerre témoignant encore de l’avancée des Allemands mais aussi, ce qu’ignore Eekhoud évidemment, des prémices de la Seconde Bataille de la Marne, décisive dès juillet 1918 :

La folie, la bêtise, l’aberration obsidionale se manifeste toujours.
A présent c’est le Mont Kemmel – la colline stratégique conquise il y a près d’un mois par les Allemands en Flandre – qui fait divaguer le plus les imaginations et s’agiter les langues. Il y a deux jours, dans le tram, une sorte de campagnard wallon, racontait à un confrère, qui buvait ses paroles, que les Alliés avaient repris le fameux Kemmelberg et que cette conquête était due à nos grenadiers !!! (29/5, p. 51)

Depuis le 27 mai l’offensive allemande a repris et elle semble aussi énergique et victorieuse que la précédente. Il y aurait déjà 45.000 prisonniers ; et ils auraient à nouveau gagné la Marne d’où on les repoussa au début de la guerre. Entre autres villes ils ont pris Soissons. Ils auraient capturé un butin d’armes, plus de 400 canons et des milliers de mitrailleuses !... Hélas, ceci n’est pas encore fini ! – Voilà l’Europe à la merci de l’Angleterre et de l’Amérique. C’est la ruine, la famine, la boucherie, l’extermination, la fin de toute une civilisation ! (31/5, p. 54)