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Une revue clandestine : L’Âme belge

L’Âme belge, nom de cette revue clandestine, éclate comme une clameur en ces temps de guerre. Face à la brutalité teutonne, les Belges gardent une "âme"…

Cette feuille de compilation – on y rend compte d’articles, de discours et de faits tirés d’autres périodiques, essentiellement français – parut aléatoirement : deux numéros par mois mais un seul pour avril 1918, par exemple… Sommaire et baveuse typographie, qualité médiocre du papier, feuilles simplement pliées et encastrées… : le concret des exemplaires révèle les difficultés rencontrées par des rédacteurs qui prenaient des risques.

Pour faire entendre leur voix demeurent les chapeaux en tête d’articles. En préambule de la rubrique "En Allemagne", on lit dans le numéro du 1er mai 1918 :

Le malheur d’un prohibé comme le nôtre dont la publication reste irrégulière quoique nous fassions, c’est sa peine à resserrer l’actualité comme il conviendrait. D’autre part, la place nous manque souvent pour faire un sort à toutes les nouvelles que nous trouvons dans les journaux d’information. Allons-nous les rejeter toutes sous le prétexte qu’elles ont perdu une fraîcheur qui seule en faisait le prix ? Eh bien non décidément. Nous essayerons de présenter dorénavant, sur une série de questions, une revue réfléchie et documentée des faits les plus significatifs […]. (page 528)

Outre cet article signé Michel Jadin, ce numéro pose, sous la plume d’Edouard Huysmans, secrétaire de l’Association nationale belge pour la répartition des dommages de guerre, la question des indemnités "pour l’avenir de la Belgique". S’y insère aussi une présentation d’Ernest Solvay par Pierre Dumont, ainsi qu’un discret rappel de l’actualité. En exergue à des poèmes – originalité que l’insertion de poèmes patriotiques dans cette revue –, on lit : "Ils ont inventé un canon qui a [sic] 120 kilomètres de distance, martèle aveuglément la capitale de la France", référence à la Grosse Bertha (Dicke Bertha), engin de mort communément – et erronément - nommé de la sorte.

Caractéristique de cette Âme belge : le sommaire s’y étoffe de mois en mois, se dotant de rubriques qui reviennent selon un ordre plus ou moins régulier, autre signe d’une relative improvisation. Ainsi se retrouvent vers la fin des "faits et documents" et des "nouvelles de là-bas", le tout se clôturant par un bulletin bibliographique qui, par exemple, présente en date du 8 avril 1918, une recension des Débris de la guerre de Maurice Maeterlinck. On lit :
Dès le début de la guerre, les plus méditatifs d’entre eux [les écrivains], ceux dont l’effort intellectuel s’était le plus désintéressé des contingences, ont été ramenés violemment vers la réalité, ont senti l’instinctif besoin de donner à leur puissance de manieurs d’idées et à leur influence morale le maximum de portée utilitaire et positive : ce livre de Maurice Maeterlinck est un livre de combat. (p. 524)
Autre perle au sein de Âme belge, la relation, à la fin du numéro du 24 février 1918 – texte tiré de L’Illustration du 1er décembre 1917 –, des prolégomènes à l’inondation des polders qui permit à la Belgique de résister à l’envahisseur. On apprend que l’idée d’une "nappe d’eau d’une profondeur de 2 à 3 mètres" fut soumise au général Wielemans par un juge d’instruction de Furnes, Emeric Feys, qui découvrit dans les archives familiales une demande de dédommagement, datée du 28 ventôse an IV, d’un cultivateur de sa ville s’estimant lésé suite à une "mobilisation des eaux de la mer" perpétrée en 1793 contre un autre envahisseur. Suit le récit de l’exploit de Charles Kogge qui noya, plus d’un siècle plus tard, les environs de Nieuport. Admirons-en le style épique :
Kogge fut chargé d’en assurer l’exécution, rendue dangereuse par le voisinage immédiat de l’ennemi. Ce fut au péril de sa vie que le courageux surveillant de la Wateringue, parvint, après des préparatifs minutieux qui durèrent trois jours et trois nuits, à provoquer, le 28 Octobre, l’infiltration des eaux, d’abord lente, pour ne pas donner l’éveil aux Allemands qui crurent en effet, à un accident, sans conséquences, puis plus rapide, puis foudroyante, comme si la mer était brusquement sortie de son lit, pour terrasser l’agresseur de son paisible rivage. (page 488)