Archives et Musée
de la Littérature
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Trois ans ! Trois ans déjà !

Trois ans ! Trois ans déjà ! Comme le Temps se leurre
S’il croit en se hâtant nous apprendre l’oubli !

Le 28 avril 1915, un soldat de 23 ans, étudiant en droit à l’Université de Bruxelles, sous-lieutenant au 9e Régiment de ligne, mourait pour son pays, à Stuyvekenskerke, sur l’Yser. Son nom : Robert Courouble, fils de l’avocat et écrivain, Léopold Courouble, le tendre et malicieux peintre de la bourgeoisie bruxelloise, auteur de La Famille Kaekebroek. Dans leur chagrin, M. et Mme Courouble purent compter sur l’amitié sans faille du poète Albert Giraud.

De son vrai nom Albert Kayenbergh, Giraud (Louvain 1860-1929) fut l’un des fondateurs de La Jeune Belgique en 1881. Représentant de l'idéal parnassien, dédaigneux de la banalité contemporaine et disciple de Baudelaire, il fut l’auteur, avant la guerre, de Pierrot lunaire (1884), Hors du siècle (1888) au titre révélateur, Les dernières fêtes (1891) et La Guirlande des dieux (1910). Pour paraphraser le premier poème de son recueil Le Laurier (1919), Giraud finit par sortir de sa "tour d’ivoire" et "rentra dans le siècle"…

[…] pendant les jours sinistres de l'occupation allemande de 1914-1918. Giraud, alors, souffrant d'une cruelle maladie d'yeux, composa dans sa tête, sans le secours de sa plume, les beaux poèmes satiriques et vengeurs du "Laurier" (1919), qui chantent la douleur d'un peuple opprimé, l'orgueil invincible de ses compatriotes rebelles au joug germanique, l'indignation du juste offusqué par le spectacle du triomphe momentané du mal et le mépris de l'artiste devant la laideur et la goujaterie du barbare, l'espérance dans la victoire finale de la justice.

Extrait de : Camille Hanlet, Les écrivains belges contemporains, Liège, H. Dessain, 1946, p. 154.

Dans Le Laurier, paru donc au sortir de la guerre, chez Oscar Lamberty, éditeur à Bruxelles, on retrouve le poème intitulé "Robert Courouble" que Giraud écrivit à la mort du jeune homme et que les Courouble avaient fait éditer en plaquette en 1915. Les Archives & Musée de la Littérature possèdent un exemplaire de ce document rare, dans lequel fut glissé le fac-similé de deux lettres de Robert à ses parents, dont cet extrait datant du 9 avril 1915, émouvant témoignage d’un jeune homme prêt au sacrifice ultime :
Oui je comprends vos angoisses évidemment. Mais dites-vous bien ceci : malgré tout et quoiqu’il arrive, je préfère mille fois mon lot à celui de beaucoup d’autres.
Si ce ne sont pas des gens ayant reçu une éducation robuste et saine comme la mienne qui donnent le grand effort, qui sera-ce ?
Le 22 avril 1918, Giraud pense avec émotion à ses amis et à leur fils disparu à qui il rend une nouvelle fois hommage dans un poème resté inédit, envoyé aux Courouble :

Trois ans ! Trois ans déjà ! Comme le Temps se leurre
S’il croit en se hâtant nous apprendre l’oubli !
Son aile indifférente à peine nous effleure
Sans adoucir le deuil dont le cœur est rempli.

L’image du soldat tombé pour nous défendre
N’a pas perdu pour moi son charme grave et doux.
Vous alliez en esprit, cette nuit, vers la Flandre :
Mon souvenir courbé marchait derrière vous.

En silence, à pas lents, sans offenser vos larmes,
Sur ce sol plein de sang, vibrant du bruit des armes,
Pâle, il a salué l’héroïque tombeau

Et tendrement, au nom des amitiés fidèles,
Parmi l’ombre, à côté du funèbre flambeau,
Déposé sur la pierre un bouquet d’immortelles