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La mort regarde à la fenêtre

Michel de Ghelderode a tout juste vingt ans lorsqu’il voit jouée sa première pièce de théâtre, La mort regarde à la fenêtre, au Théâtre de la Bonbonnière (Bruxelles), le 29 avril 1918. "En 1918, Ricard [directeur du Théâtre de la Bonbonnière depuis février 1917] introduisit les lundis mondains, causeries et piécettes, donnés sous la direction de Léo Bert". (Lionel Renieu, Histoire des Théâtres de Bruxelles, p. 476).

L’expérience est exaltante et le public vibre à ce texte d’un jeune auteur quasiment inconnu, "drame poësque" qu’interprétaient Mme Hardel (princesse), M. Mallé (archidiacre), Melle Valrose (Maude) et Joaret (Juste) sous la direction de Léo Bert.

D’où vient la forte impression que procure la lecture du manuscrit de La mort regarde à la fenêtre, extrait de la collection Carlo de Poortere, consultable aux AML, et dont la collection Ange Rawoe, également aux AML, conserve un autre manuscrit, légèrement antérieur ?

En partie du fait des "tremblements" de l’écriture. Autant qu’il nous la fait subir, l’auteur subissait sa vision en l’écrivant. Il s’est délecté à la réécrire. L’immense trait qui remplace les "m" du "comme" de la toute fin, sonne comme le soulagement du scripteur qui se voit déjà tirer un trait franc sous "La toile tombe", "toile" remplaçant ici "rideau".


Aussi, bien sûr, du fait de l’habileté avec laquelle les personnages enserrent la princesse Chiavelone qui expire devant nous son crime dans une salle du château, à savoir s’être cyniquement refusée à celui qui l’adorait, son mari, César.

Depuis trente ans, la princesse fête chaque année le décès de cet homme détesté, poussé à bout au point qu’il s’est écrasé mort sur le lit où elle aussi s’abattra à la fin. Lumière sépulcrale des candélabres, déchaînement du vent et des cloches, ce jour anniversaire-ci ressemble d’autant moins aux précédents qu’aucun des convives habituels ne viendra : ils sont morts. S’invite cependant un archidiacre, étrange personnage qui fait revivre à la princesse sa cruauté passée envers ce César qui l’aimait passionnément et tendrement. Au comble de cette anamnèse, quand l’archidiacre lui propose l’absolution, la princesse – trait de génie – rejoue le passé, s’écriant : "Les yeux… contre la vitre…".

L’importance des didascalies et la simplicité du langage – future caractéristique du théâtre moderne – atteste qu’en son premier essai, Ghelderode a "vécu" une expérience d’autant plus saisissante qu’elle s’adossait à Edgar Poe, écrivain qu’il adorait et qui était précisément l’objet de la causerie organisée le même jour à la Bonbonnière.

Pièce que l’on ne peut qualifier de guerre à proprement parler, comme tant d’autres textes de l’époque, La Mort regarde à la fenêtre ne s’en inspire pas moins, comme l’auteur le reconnaitra à demi-mots, des années plus tard, dans Les Entretiens d’Ostende :

On ne voyait pas la Mort, mais elle vous voyait, elle vous épiait. Elle était partout, derrière les portants, dans les cintres, en coulisse. Les spectateurs en prenaient peur, le souffleur aussi, les acteurs et moi-même à la longue ! […] Ma pièce emporta un délirant succès, suscita un enthousiasme extraordinaire. Le public applaudit les acteurs, poussa des cris, à croire qu’un dramaturge venait de naître.

(Cité dans Théâtre oublié, 2004, p. 50-51).