Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
(3eme étage)
4, blvd de l'Empereur
1000 Bruxelles
Belgique
Heures d'ouverture
Lu-Ve : 9h à 17h

Avec le soutien de la

La Bête humaine : ce roman de Zola est venu trop tôt

Avril 1918 est un mois de conférences pour Georges Eekhoud. En février avait eu lieu sa fameuse conférence sur Emile Verhaeren au Musée du Livre ; le 21 avril, il réitère avec autant de succès à la Maison du Peuple :
[…] ma conférence Verhaeren à la Maison du Peuple. Succès délirant, ovation, un monde fou ! Plus de mille personnes. Tous mes amis présents. […] La conférence se donnait dans la grande salle des fêtes. Ma voix portait parfaitement ! (p. 16)
Mais c’est au sujet de ses cinq conférences sur son oeuvre dont il avait eu l’idée en décembre 1917 qu’on sent Eekhoud le plus fébrile, d’autant que le cachet prévu pour celles-ci est attendu avec impatience :
Mon cours sur moi parait devoir réunir un nombre respectable d’auditeurs. Fichtre ! Cela nous viendra à point car l’argent coule comme de l’eau. Aujourd’hui nous avons failli nous trouver sans pain ; nous étions arrivés au bout de notre ration, et nous avons eu tout juste de quoi finir la journée après avoir donné sa tartine au chômeur qui vient nous en demander une toutes les semaines ! (p. 11)
La série de "cours" débute le 17 avril, à l’Université nouvelle et dès la première séance, le voilà rassuré, même si quelque peu chagriné…
Mon cours a très bien, même brillamment été inauguré hier après-midi. Beaucoup de monde, et un monde choisi, dont nombre de personnalités et d’artistes. J’ai salué [Franz] Gailliard, [Jules] Merckaert, René Stevens, Roméo Dumoulin, Mme Cox, Raoul et Constance Ruttiens […].
Une chose n’a pas laissé de m’affliger hier : l’absence complète, l’on aurait dit voulue et systématique, de tous mes amis littéraires, voire de mes prétendus disciples. Ni [Sander] Pierron, ni [Louis] Delattre, ni [Hubert] Krains, ni [Hubert] Stiernet, ni [Georges] Dwelshauvers ! J’avais espéré voir les Houyoux. Rien, non plus, de ce côté. Enfin. Tant pis. Je m’en suis rapidement consolé. Mais c’est égal quand je songe à toutes mes leçons sur eux, à la façon dont je les loue et les prône, dont je les interprète, et cela sans relâche, depuis des années, il faut avouer qu’ils me témoignent bien peu, je ne dirai pas de la reconnaissance, mais de simples, de plus élémentaires égards. Est-ce encore un des effets de cette immonde et démoralisante guerre ? (p. 13-14)
Dans son journal, à la page 22, Eekhoud a collé une coupure de presse faisant écho à cette première conférence. Extrait du Bruxellois, "journal honni, conspué, menacé, vilipendé, excommunié, flétri s’il en fut mais que tout le monde s’empresse d’acheter et de lire" (p. 22), l’article élogieux, transmis par l’un de ses étudiants, a tout de même de quoi consoler Eekhoud qui le trouve
[…] d’un ton et d’une compréhension, d’une ferveur que je n’ai pas été habitué à découvrir dans la critique de mon quotidien d’avant-guerre


Un autre sujet abordé par Eekhoud en ce mois d’avril est l’état de la justice. Alors qu’en Belgique occupée, les tribunaux allemands ont pris le relais des tribunaux belges en grève, en "Belgique extérieure", on rétablit la peine de mort :
La France nous a prêté ses ‘bois de justice’ et son bourreau pour guillotiner au petit jour, sur le territoire de Glupveld, en un point extrême de la frontière un certain Van der H. âgé de 35 ans qui avait assassiné en 1915 deux personnes à Furnes. Voilà un des bénéfices de notre alliance ! (13/4, p. 11)
Et puis ce triste constat à Bruxelles :
Les journaux relatent chaque jour non seulement des cambriolages mais encore des attaques sur la voie publique, en plein jour, où les ‘smoglers’ et autres chômeurs, se tiennent à l’affût des bas coups à faire et vont jusqu’à voler de pauvres hères poussant leur charge de charbon ou de pommes de terre ! Il faudra finir par pendre haut et court cette engeance prise sur le fait !... Ah, le patriotisme des magistrats démissionnaires est encore une bien belle chose à ajouter à tant d’autres inspirations destinées à ennuyer les Allemands et qui mettent plutôt le comble à la situation critique des Belges !
"La Bête humaine" : ce roman de Zola est venu trop tôt, ou du moins le titre en était usurpé ; c’est à présent que l’on pourrait écrire un livre sous ce titre ! (30/4, p. 24-25)