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J’évite de plus en plus le mot patriotisme

Les pages du mois de mars 1918 du journal de Georges Eekhoud s’ouvrent d’emblée sur l’annonce de plusieurs décès dont celui d’Edmond Hendrickx qui fut directeur du Théâtre flamand pendant plus de 40 ans.
Je me rappellerai toujours l’intérêt qu’il me témoigna. Il fit même représenter, assez convenablement, ma foi, Perkin Warbeck en flamand. (10/3, p. 233)
A ce souvenir qui contraste avec l’extrémisme ambiant du mouvement flamand, Eekhoud s’exclame tristement :
La langue flamande, cette langue que j’aime comme j’aime toutes les langues parce qu’elles ont leur raison d’être et sont l’expression de peuples originaux et variés, cette langue que j’aime même un peu plus que les autres, et presque autant que le français, ma langue maternelle… risquerait de devenir odieuse comme un tyran, comme une prison. Bientôt on nous en imposera l’usage exclusif. Interdiction d’écrire encore le français. Malgré des démarches de personnages influents ; même d’Allemands, la censure a défendu de publier mes préfaces pour les catalogues de [Jules] Merckaert et de [Franz] Gailliard, sans les faire précéder d’une traduction flamande. Ainsi [Léon] Sneyers a-t-il renoncé à les publier. (10/3, p. 233)

Eekhoud fait allusion à une exposition collective prévue à la Galerie Sneyers, rue de Namur à Bruxelles.

Quelques jours plus tard, sur un autre thème - celui de la réception et de la reconnaissance de la littérature en Belgique -, Eekhoud fait ce constat tout aussi attristé :
Sisyphe : la littérature en Belgique. C’est toujours à recommencer. A chaque succès on croit que l’effort a abouti. Ah ben ouiche ! Le rocher de l’indifférence nationale retombe et tout est à recommencer. – De Coster, Lemonnier, et même Verhaeren n’entretenaient aucune illusion à cet égard. Se rappeler leurs récriminations. Je fis chorus. Picard nous semonça même à ce propos dans l’Art moderne. (14/3, p. 235)
Parlant d’Edmond Picard, Eekhoud note le 22 mars :
Hier […] j’étais invité à déjeuner chez Edmond Picard. […] Notre "old great man" est toujours admirable de hautes et larges vues, de noble et généreuse lucidité, de patrialisme (j’évite de plus en plus le mot patriotisme) bien compris, compatible avec les grands devoirs, avec l’essentiel de l’humanité. J’ai passé quelques bonnes heures avec lui. […] La conversation roula sur l’impiété, l’infamie de cette prolongation de la guerre dont ne profitent que les voleurs et les coquins et qui menace d’exterminer tous les braves gens. Au moment de prendre congé […], Picard me remet un cahier de vers. J’en prends connaissance avec ma femme en rentrant. Ce sont de très mordantes satires qu’il intitule "Vers obsidionaux" et qu’il dirige contre les [attentistes (?)] et leurs clients, les accapareurs et affameurs. (p. 241)

Certes en 2018, on s’étrangle à la lecture de certaines "hautes et larges vues" de l’avocat, écrivain, sénateur socialiste et surtout théoricien de l’antisémitisme que fut Picard mais Eekhoud et lui se connaissent depuis près de 30 ans, il fut son défenseur dans le procès d’Escal Vigor en 1900 et son admiration pour l’homme est restée sans faille.

Dès la fin de 1916, la situation de Picard s’est pourtant compliquée. En se positionnant clairement dans le camp des pacifistes, son appel à la paix a rapidement été relayé par la presse allemande et clandestine. Les critiques de cette dernière n’ont pas été tendres. Ostracisé, l’homme de loi a perdu son mandat de Bâtonnier de l'Ordre près la Cour de Cassation en 1917.

Si certains (particulièrement les plus fortunés et les exilés) perçoivent le pacifisme comme une attitude défaitiste (voire pire), avec le prolongement du conflit, la misère et la désinformation, l’aspiration à la paix, même aux dépens de l’indépendance nationale, se répand de plus en plus au sein d’une population belge épuisée. Dans son journal, Eekhoud ne dit rien d’autre depuis des mois et rejoint l’avis de son ami quand celui-ci déclare :
Entr'autres fléaux que nous devons à la guerre, nous vivons dans une sorte de fièvre obsidionale qui oblitère le bon sens du public. Personne n'ose dire à haute voix ce qu'il pense tout bas. Chacun se méfie de son voisin, de crainte d'être taxé de manquer de patriotisme.

(Extrait d’une Lettre-pétition au Gouvernement Belge publiée en 1917. Cité dans l’article de Sophie De Schaepdrijver, "Deux patries. La Belgique entre exaltation et rejet, 1914-1918". In : Cahiers d'Histoire du Temps présent, n° 7, 2000, p. 32-33.)

Sur le plan politico-militaire le pacifisme n’est cependant pas de mise. Le mois de mars se termine sur des nouvelles de guerre peu rassurantes :
La grande bataille à l’Ouest a commencé par un grave échec sinon une défaite de l’armée anglaise. Le front a été rompu en certains endroits. (24/3, p. 244)

Il est vrai que, depuis l’armistice de la Russie et de la Roumanie, l’Allemagne a pu reconcentrer ses moyens sur le front occidental et, devant des Alliés divisés sur le plan stratégique, se mettre à espérer une victoire définitive pour l’été.