Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
(3eme étage)
4, blvd de l'Empereur
1000 Bruxelles
Belgique
Heures d'ouverture
Lu-Ve : 9h à 17h
Les AML seront fermés du 26 au 30/12/2016.

Avec le soutien de la

Les marraines de guerre de Constant Burniaux

[…] Ne vous découragez pas, mon filleul. Il viendra un temps meilleur je vous l’assure. Plus tôt peut-être que vous ne le pensez. Et ne vous demandez pas trop : "A quoi bon ?" N’avez-vous jamais fait l’expérience que certaines choses, fort insignifiantes sur le moment même, et peut-être très pénibles, concouraient à une bonne fin ? Pensez à cela, et cela vous aidera un peu dans les heures difficiles. Moi, j’aime toujours à penser à cette parole anglaise : "In the end all will be well". Il y a là-dedans, si simple que cela paraisse, un grand acte de foi, et une grande consolation.

Cette lettre du 3 mars 1918 (issue du fonds Burniaux, en cours d'archivage) est adressée à Constant Burniaux par sa marraine de guerre, Marguerite Guigou. L’écrivain est brancardier sur le front de l’Yser depuis le moment où il s’est engagé en 1914, à l’âge de 22 ans. Il connaît la boue des tranchées et les combats qui s’y déroulent.

Le moral est souvent en berne au milieu de l’horreur quotidienne. Pour tenter d’y remédier, une initiative de marraines de guerre émane de France dès 1915 ; elle vise à apporter un soutien affectif et psychologique aux combattants. Les marraines sont de toute condition, de tout âge, et leur rôle consiste à adresser des lettres, mais aussi des colis ou des cadeaux aux soldats. Le succès est tel qu’il s’étend très vite à notre pays. Par le biais de revues, de journaux et d’agences, le phénomène s’amplifie.

Constant entretient une correspondance avec deux marraines de guerre. La première émane de Rosina Garlandini, une jeune femme italienne, née à Milan en 1898. L’échange débute le 6 juin 1916 et ne s’achèvera que cinq ans plus tard. Rosina, qui a fait des études techniques commerciales, est de la famille du compositeur et chef de fanfare Federico Monzoni Garlandini. Plus tard, elle signera quelques textes sur la musique. La correspondance est souvent en langue italienne, idiome que Burniaux s’efforce d’apprendre au mieux en tenant un carnet de vocabulaire (lui aussi conservé) même si Rosina s’exerce parfois à un français imparfait. Le soutien apporté est surtout affectif, mais les contenus demeurent assez brefs en ce qui concerne la correspondante. Celle-ci se laisse aller de temps à autre à plus de sentiment, apparaît peu à peu déçue par le caractère triste des missives de Constant, parfois aussi par sa nonchalance dans le suivi des réponses. Après la guerre, le courrier s’espacera, il n’y aura jamais de rencontre. Rosina mettra fin elle-même à l’échange le 10 mars 1921.

La deuxième correspondance est plus vaste, elle contient une centaine de lettres ; un grand nombre d’entre elles est riche de plusieurs pages. Elle émane de Marguerite Guigou, évoquée plus haut. Cette jeune suissesse d’origine italienne est née à Ouchy, près de Lausanne, en 1894, elle est fille de pasteur. Titulaire d’une licence en lettres modernes, elle va adresser à Burniaux des informations qui ont sans doute constitué pour lui une mine de renseignements sur le plan littéraire. Admiratrice des classiques, en particulier du théâtre, elle donne à son filleul des détails historiques et philosophiques sur la Renaissance, les XVIe et XVIIe siècles, mais aussi sur la littérature anglaise, dont Marguerite est friande, et sur le symbolisme. Elle entre aussi en contact avec la famille de l’écrivain, reçoit des lettres de sa soeur, Carmen, qu’elle retranscrit aussitôt pour Constant. L’échange couvre la période du 3 mai 1917 au 11 août 1920. Marguerite Guigou est une intellectuelle, elle écrit avec finesse et érudition ; elle joue parfaitement son rôle de soutien moral, son écriture est dynamique et témoigne d’une perpétuelle soif d’apprendre et de communiquer ses connaissances, qui sont de haut niveau. Une rencontre, prévue à Bruxelles en 1919, échouera pour une question de passeport non obtenu par Marguerite. Celle-ci ira vivre en Angleterre, y enseignera et s’y mariera. La correspondance s’espacera au fil du temps, la dernière lettre est datée du 11 août 1920. Burniaux conservera précieusement l’ensemble (ses lettres à Marguerite ne figurent pas dans le Fonds, même sous la forme de brouillons), de même que celui de Rosina Garlandini.