Archives et Musée
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Les premiers textes parus sous le pseudonyme de "Michel de Ghelderode"

Dans l’hebdomadaire financier Mercredi-Bourse paraît, le 6 février 1918, le premier texte d’Adolphe Martens signé "Michel de Ghelderode" : un compte-rendu de concert. Pour mémoire, le jeune Adolphe s’était fait inscrire en octobre 1915 dans les classes d’alto à cordes et de solfège du Conservatoire Royal de Musique, institution dont il s’éloigne peu à peu, soit par manque de vocation, soit du fait que son premier amour, Marie Van Echel (qu’il rebaptise "Marielle la macabre"), a quitté l’établissement.

Roland Beyen nous détaille avec la précision et le charme qu’on lui connaît, les raisons de ce pseudonyme choisi dans les derniers mois de 1917 :
La vérité est que Ghelderode n’est même pas parvenu, malgré tous ses efforts, à identifier son quatrième aïeul. Cela ne l’empêcha pas d’arborer les armes et la devise d’un "inquisiteur" du XVIe siècle… En fait, tout porte à croire que "Ghelderode" ne lui fut pas inspiré par "Ghentrode", qui n’a jamais existé, ni par "Ghontrode", situé près de Gand dans le pays de son père, mais par "Ghelrode", village des environs de Louvain, le pays de sa mère, où l’on prononce d’ailleurs "Ghelderode". Par le choix de ce pseudonyme, notre écrivain se distanciait donc, plus ou moins consciemment, de son père, pour exprimer son attachement à sa mère. Les raisons pratiques de ce changement de nom figurent dans la requête qu’il adresse en 1929 au ministre de la Justice : "Si j’ai abandonné le nom trop répandu et sans caractère de Martens, c’est parce qu’il me fallut imposer à la foule, dont la psychologie est discutable, une signature aux consonances caractéristiques, facile à perpétuer dans les mémoires et gardant toujours un relief racique".
(Biographie nationale, t. XLI, 1979, pp. 332-333)

Ce dernier mot peut surprendre. Rappelons que son père avait imposé le français à la maison et qu’il l’avait inscrit, également pour raison de promotion sociale, dans un établissement secondaire francophone, l’Institut Saint-Louis de Bruxelles. Sa mère, elle, continuait à parler son dialecte flamand et elle adorait raconter à son fils, en cette langue, "les poétiques légendes de son pays natal".

Les premiers textes littéraires signés Michel de Ghelderode – des contes "un peu mièvres" – paraîtront en 1917 et 1918 dans la revue de Clément Pansaers : Résurrection. Après "Légende de Lierre" dans le premier numéro de l’année, il y eut "Le Baiser sur l’eau" dans le numéro IV de la revue, puis "Biographie" dans le numéro VI. Le plus intéressant des trois, "Légende de Lierre" met en scène Aline et Guy, amoureux dans un comté "en terre de France". Un soir, alors que la lune "tourne à contre-coeur dans le lait des nébuleuses", Aline ne vient pas. Triste infiniment, Guy sent une plante "aux feuilles petites et brunâtres" lui grimper dessus. Et il entend Jésus qui "vit la tête rose de Guy émergeant du fouillis de la plante" lui murmurer : "Que fais-tu là ?". Cette "voix aussi douce qu’une viole de jambe" – notons que "viole de gambe" dérive étymologiquement de "viole de jambe" –, le rend muet. Il se reprend, explique et "Jésus le mit dans un plis [sic] de sa robe". Suit cette note fantaisiste qui annonce le substrat chrétien des premières créations de notre dramaturge : "un bout de prière qui passait par là, les porta un peu plus haut que les nuages, au paradis" (Résurrection. Cahiers mensuels littéraires illustrés, réédition chez Jacques Antoine, 1973, pp. 71-76).

Mais revenons à ce pseudonyme qui importera tant pour l’écrivain. Roland Beyen écrit :
La raison profonde pour laquelle il voulut à tout prix substituer son pseudonyme à son patronyme fut sans doute que Martens représentait ce qu’il avait refusé d’être, un petit employé sans prestige et sans mystère, alors que de Ghelderode était le symbole de ce qu’il était devenu par son oeuvre littéraire et théâtrale, de ce qu’il voulait être, de ce qu’il croyait être, de ce qu’il voulait paraître. Son pseudonyme n’était en fait, comme les légendes dont il s’entoura plus tard, que l’un des nombreux masques qu’il mit, moins pour tromper les autres que pour se dépasser lui-même. Il est troublant de constater que le problème de la personnalité disparut presque totalement de son oeuvre le jour où il eut le droit de remplacer officiellement son banal patronyme par son prestigieux pseudonyme. (Biographie nationale, t. XLI, 1979, p. 333).

Saluons en passant le style de notre érudit qui, sa vie durant, a radiographié l’oeuvre et la vie de Michel de Ghelderode. Lui que nous remercions chaleureusement d’avoir légué aux Archives & Musée de la Littérature, non seulement des dizaines de lettres autographes signées Ghelderode, mais aussi ses précieuses archives personnelles. Lui, enfin, dont on attend le Pour en finir avec Ghelderode.