Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
(3eme étage)
4, blvd de l'Empereur
1000 Bruxelles
Belgique
Heures d'ouverture
Lu-Ve : 9h à 17h

Avec le soutien de la

Nous vivons désormais dans l’anarchie

En février 1918, le traumatisme provoqué par la disparition d’Emile Verhaeren est encore vif, les hommages se multiplient et se poursuivront bien après la guerre. Pour l’heure, c’est au Musée du Livre (rue de la Madeleine à Bruxelles) que se préparent deux événements dédiés à la mémoire du grand poète : une exposition organisée par le bibliophile Charles Vandeputte prévue pour le mois de mars et le 6 février une conférence de Georges Eekhoud qui enregistre un succès mémorable :
Enorme succès pour ma conférence sur Verhaeren, hier après-midi, au "Musée du Livre". Il y avait foule, calme, on s’écrasait ; au moment de commencer on a même dû fermer les portes. Tous nos amis et mes auditrices et élèves de mes cours étaient présents. On m’a accablé de félicitation. (7/2, p. 221)

En novembre 1918, la conférence et l’exposition feront l’objet d’une publication superbement illustrée d’une vingtaine de lithographies originales, dont un portrait inédit du poète par Anto Carte.


Si le mois commence sur les chapeaux de roues, il en va tout autrement de la suite. Sur le plan domestique, tout d’abord, les mesures vexatoires imposées par l’occupant visent un nouveau matériau : la laine…
Ces jours-ci, Cornélie aidée de notre journalière a tiré la laine de nos matelas pour la livrer aux Allemands ! Après les cuivres, c’est la laine. Et après ? Ces réquisitions ne contribueront pas nous faire aimer nos occupants. Encore si cette mesure n’avait été appliquée qu’aux maisons riches disposant de quantité de matelas. Mais arracher leur unique matelas aux malades, aux vieillards, aux indigents ! (8/2, p. 222)
Sur le plan des nouvelles de guerre, l’actualité russe inquiète :
[…] la Russie aurait cessé la guerre et commencé à démobiliser ses troupes. Nous pouvons donc nous attendre à de graves événements sur le front ouest !!
Enfin, la proclamation de l’autonomie politique de la Flandre par le Raad van Vlaanderen, le 31 janvier 1918, encouragé par l’Allemagne, continue d’envenimer une situation politique plus que confuse. Bien que compréhensif envers la cause flamande, Eekhoud trouve "tyrannique et odieux" (p. 228) le comportement des extrémistes :

Dimanche 10 février - On raconte que les "activistes" auraient été étrillés d’importance par les débardeurs à Anvers où ils auraient manifesté : La Frankfurter Zeitung aurait parlé de ces bagarres. - Aujourd’hui a lieu ici une manifestation anti-flamingante. - Deux des chefs du Conseil des Flandres, [Pieter] Tack et un autre [Auguste Borms], auraient été arrêtés pour haute trahison par ordre de la Cour d’Appel. Le Gouverneur allemand les aurait fait relâcher mais aurait demandé communication des dossiers. L’affaire est là ! - Tout cela est bien sombre, bien irritant, bien menaçant surtout. Il ne manque plus que la guerre civile ! Pauvre Belgique ! (p. 223)

Mardi 12 février - Suspension de la magistrature. Clôture du Palais. Des magistrats seraient arrêtés et d’aucuns envoyés déjà en Allemagne ? Motif : la protestation contre l’usurpation de pouvoirs commise par le prétendu Conseil des Flandres. - Il y aurait eu des bagarres hier. Police allemande en bourgeois. Coups de matraque. Chiens dressés à disperser les manifestants. (p. 224)

Lundi 18 février - La Justice chôme, les juges font grève, le barreau est licencié. A la suite de l’arrestation des trois magistrats de la Cour d’Appel qui avaient décrété d’accusation de haute trahison les trois "Conseillers des Flandres", toute la magistrature a démissionné et nous vivons désormais dans l’anarchie. Les voleurs et les assassins ont beau jeu. On a remis en liberté les criminels arrêtés récemment, dont une femme ayant assassiné son mari et toute une bande de faux policiers. Où allons-nous ? Chaque jour amène de nouvelles et inquiétantes surprises. Tout se détraque… Comment tout cela finira-t-il ? (p.225-226)

Le mouvement de grève des magistrats gagna peu à peu toutes les juridictions du pays au point que l’autorité allemande fut contrainte de substituer officiellement des tribunaux allemands aux tribunaux belges, et cela jusqu’à l’Armistice. Pour le monde judiciaire belge, maintenu depuis 1914 dans une situation délicate de "collaboration" imposée et insupportable, il s’agit là d’un réel acte de résistance - certes à nuancer selon les cas - qui permit de redorer son blason après-guerre.