Archives et Musée
de la Littérature
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Je suis en correspondance avec un poète

Le 8 janvier 1918, Georges Eekhoud note dans son journal :
Il est encore de braves gens et des êtres intéressants. Ainsi je suis en correspondance avec un poète, un ouvrier carrier, oui un simple ouvrier carrier qui m’envoie un petit volume de vers et de proses, imprimé aux frais de ses amis. Il s’appelle Olivier Degée. Il est de Seilles-Andenne. (p. 206)

Olivier Degée (1890-1944) n’est autre que l’écrivain Jean Tousseul, un pseudonyme ô combien chargé de sens ! En 1918, Tousseul, de santé fragile, approche la trentaine. Originaire de Seilles, dans le bassin industriel de la Meuse, qu’il surnommera "le village gris", il enchaîne les petits boulots. La guerre ne l’a pas épargné. En août 1914, les hommes de sa belle-famille sont victimes du massacre perpétré à Andenne par les troupes allemandes. Il parviendra à s'enfuir, échappant ainsi à la rafle commise dans cette ville. Pacifiste convaincu, il a écrit dès le début de la guerre quelques articles en ce sens qui lui vaudront quelques jours de prison en décembre 1918 pour "propagande défaitiste".

En 1916, ses amis sont parvenus à le convaincre d’éditer son premier livre. En leur hommage, Tousseul le baptise Pour mes amis. Ce recueil singulier, édité à l’Imprimerie Z. Laruelle de Seilles, à deux pas du domicile de l’auteur, regroupe à la fois des nouvelles, de simples réflexions sur des sujets variés, des poèmes ou encore une histoire générale du village de Seilles.
Et ce petit livre est même si bien que je lui ai écrit. C’est la lettre qui accompagnait le livre qui me décida à le lire. Lettre charmante, déférente, modeste et simple. Et le livre tint les promesses de la lettre. Je criai bravo et j’envoyai mes félicitations à ce brave homme. Il y fut très sensible et il m’écrit pour me raconter rapidement sa vie. – (J’ajoute ces lettres à son petit volume). Je compte parler de lui dans mes cours et faire vendre son petit livre. Je commencerai déjà prochainement à l’Université [nouvelle]. (p. 206)
Dans la bibliothèque de Georges Eekhoud, léguée en 1972 à la Bibliothèque royale par le petit-neveu de l'écrivain, Georges Goethals, et déposée aux Archives & Musée de la Littérature, on pourra consulter l’ouvrage envoyé par Tousseul le 18 décembre 1917, ainsi que sa lettre de remerciement du 4 janvier 1918 qu’Eekhoud prit soin de coller au début de la première nouvelle intitulée "Les Carriers". En voici la teneur :
Olivier Degée (Jean Tousseul)
Seilles-Andennes
Le vendredi 4 janvier 1918

Maître,

Après Edmond Picard, c’est Georges Eekhoud qui me tend ses mains paternelles et vénérées : Merci, Maître ! Je suis un pauvre homme, mais j’ai de grandes joies ! Je n’en reviens pas !...

Voici mon histoire en quelques lignes, car je ne veux pas vous faire perdre votre temps.

J’ai vingt-sept ans. Mon père – il est mort, le cher homme – travaillait aux fours à zinc de Sclaigneaux. Je fréquentai l’école primaire de Seilles et, pendant deux ans, l’Ecole moyenne d’Andenne. J’étais un mauvais élève. Je lisais les Hommes de chez nous : Eekhoud, Lemonnier, Picard et les autres. Je tombai malade et, sur les conseils du médecin, je me promenai dans les bois de mon village. C’est ainsi que je fis des vers. Je publiai le "Muet" à seize ans et "Mar-Jo" à dix-huit, dans les journaux locaux. Toutes les pages que vous avez lues, excepté "R.I.P.", ont été écrites avant mes vingt ans. A dix-sept ans, j’entrai comme ouvrier aux carrières de Seilles. Le travail de la pierre me tuait : je dus m’en aller. Je vécus misérablement de ma plume. Personne ne m’encouragea. Je vous vénérais trop, je n’osais vous crier ma misère intellectuelle. Désespéré, je retournai casser des pierres. J’y suis resté ! Un peu avant la guerre, j’entrai dans les bureaux de l’exploitation… Aujourd’hui, je suis comme Jérôme Paturot [*]…

Vous fûtes un des Dieux de mon adolescence. Je ne vous dirai pas combien je vous aime depuis que je suis devenu un homme. Votre photographie est épinglée au-dessus de ma table. Ah ! J’ai été heureux ce matin, Maître ! Ma petite Yvette – cinq ans – a dit : "Papa est content." Et je lui ai répondu : "Il y a de quoi, petite : c’est Georges Eekhoud qui m’écrit !" Je lui ai montré votre portrait et, malgré vos yeux sévères, elle vous a envoyé des baisers…

Merci, Maître ! Merci ! Vous lirez mon prochain livre dans deux mois. Faites-lui bon accueil !

Bon an !... Longue vie !... Vienne la Paix !

Merci, Maître !
Olivier Degée

* Le roman Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale de Louis Reybaud fut un "best-seller" dans les années 1840.

Quelques mois plus tard, en mai 1918, Eekhoud préfacera La Mort de Petite Blanche, y louant la prose de Tousseul "à la fois sobre et corsée, nerveuse et fine, primesautière et achevée, d’une irréprochable tenue, répudiant toute rhétorique et tout ornement parasite". Jusqu’à sa mort en 1927, le soutien d’Eekhoud au jeune écrivain sera sans faille. Jean Tousseul, écrivain jusque-là méconnu, acquerra ainsi le statut de protégé d’une des personnalités littéraires les plus influentes de son temps.

A noter encore que la Première Guerre mondiale sera également au coeur de la grande saga de Jean Tousseul : le cycle de Jean Clarambaux, composé de cinq tomes intitulés Le Village gris, Le Retour, L'Eclaircie, La Rafale et Le Testament.