Archives et Musée
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Souvenirs littéraires

L’hiver de ce début de l’année 1918 semble encore plus rude à Georges Eekhoud que le précédent. L’homme sort peu, travaille à ses "Souvenirs" et à la conférence "sur son oeuvre" dont nous parlions le mois dernier. Il en vient à relire des lettres fort intéressantes que lui ont adressées, à la fin du XIXe siècle, quelques auteurs majeurs.

Dans son Journal, Eekhoud retranscrit fidèlement cette correspondance, comme pour en laisser une trace et pour pouvoir y revenir plus facilement au besoin. Il annonce clairement ses intentions :
Dans mes Souvenirs, je tirerai parti outre des très intéressantes ou touchantes lettres de Verhaeren et de Lemonnier, transcrites plus haut, de certaines lettres de Picard, Constantin Meunier, Maeterlinck, Lambeaux, Benoit, etc. – Si je me défais de ces autographes pour en faire de l’argent, (en cas d’urgente nécessité) j’en prendrai d’abord copie. (p. 201)

Si quelques-unes des lettres qu’il mentionne ne sont visiblement pas parvenues jusqu’à nous, d’autres ont vaincu l’épreuve du temps… et de la disette.

De Camille Lemonnier, il se remémore leur premier contact épistolaire, daté de 1878, où Lemonnier remerciait Eekhoud pour sa critique parue dans Le Précurseur. A partir de leur rencontre au cours d’un banquet en honneur de la littérature, en 1880, les deux hommes s’échangent des missives plus nourries dont le sujet demeure sensiblement le même : leurs livres respectifs, ainsi que l’admiration qu’ils professent l’un pour l’autre. Ainsi cette lettre écrite par Lemmonier 16 ans plus tôt, le 4 janvier 1901 :
Mon cher ami, j’ai lu avec un poignant intérêt ton livre ; j’y ai retrouvé ton âme violente et triste, éperdue d’humanité et peut-être ton émouvant génie mortel ne s’est jamais exprimé avec plus de pathétique. Je suis heureux de pouvoir te dire, à propos de L’Autre Vue, ma longue fidèle admiration. (ML 02589/0004/020)
Autre lettre que se rappelle Eekhoud, celle reçue en mars 1883, dans laquelle Lemonnier saluait avec verve la publication de Kees Doorik :
C’est te dire que je n’ai pas fermé l’oeil avant de t’avoir tout lu. Et je te jure que je t’ai absorbé, comme un royal breuvage sans une seconde d’arrêt avec une joie qui a duré jusqu’à la dernière ligne de ton livre. Il est crânement beau, ton Kees Doorik est fièrement planté sur ses pieds ! […] A part De Coster dont le grand nom revient toujours quand il s’agit de vision puissante et de noble santé littéraire, je ne vois rien qui se rapproche de ton oeuvre. (p. 194-195)
A côté de l’écrivain naturaliste, on trouve également mentionné Emile Verhaeren. Georges Eekhoud et le poète décédé tragiquement en novembre 1916 se sont échangé autrefois quelques lettres, qui témoignent d’une même fraternité. Dans le contexte présent, impossible pour Eekhoud de ne pas se souvenir de leur ultime rencontre :
La dernière fois que je le vis fut en août 1914, un dimanche matin [note ajoutée au crayon par Eekhoud "c’est le dimanche 9 août 1914"] quand à une réunion des professeurs de l’Académie, convoqués par Horta, pour l’organisation d’ambulances, Montald me dit qu’Emile m’attendait à la terrasse du café "La Lanterne". Nous y passâmes une heure ensemble. (p. 199)
Eekhoud recopie ensuite quelques-unes des lettres qu’il a reçues de Verhaeren. Grâce à un usage de l’époque, celles-ci sont arrivées jusqu’à nous, à la faveur de l’acquisition de la bibliothèque de l’auteur de Kermesses, associée à son fonds d’archives. En effet, comme nombre de ses contemporains, Eekhoud avait pour habitude de coller certaines lettres dans les livres correspondants ou de les y encarter. C’est le cas de cette missive glissée dans son édition personnelle dédicacée de La Multiple Splendeur, où Verhaeren veut décourager son ami d’organiser un banquet en son honneur.
J’exècre les manifestations : elles me rendent craintifs, m’embêtent, me troublent. Je ne travaille pas bien pendant des jours, même quand il s’agit de me montrer en public pour une simple conférence. Tout cela m’agace et m’impatiente. […] Je te dis cela, mon cher Georges, pour que tu uses de ton influence auprès de Vandeputte et Rency et pour que tu les engages à ne point persévérer dans leur projet. S’ils persistent je vais avoir l’air d’un monsieur qui se fait prier, qui a l’air de faire la petite bouche devant le morceau de gâteau qu’on lui offre. Et alors franchement je me sentirai ridicule. (MLA 1706)
Parmi les autres lettres qu’Eekhoud relit en ce mois de janvier 1918 se trouve celle que lui écrit Emile Zola le 1er août 1884. Depuis Médan, l’écrivain naturaliste commente sa lecture de Kermesses, livre pour lequel il avoue un intérêt tout particulier :
Votre livre m’intéressait, car mon prochain roman [n.d.l.r. Germinal] se passe dans le nord de la France, et j’ai là des ducasses qui m’inquiètent. Vous êtes du sol, vous, et vos pages sentent bien l’odeur de la terre où elles ont poussé. C’est là une vie que l’art ne remplace jamais. (MLA 1754)

Dans son Journal, Eekhoud taxe de "naïveté" cette position de Zola (p. 212).

Janvier 1918, mois des souvenirs du temps jadis, si léger et si convivial, qui contraste avec la nouvelle qu’annonce Eekhoud le 29 janvier, celle de la proclamation par "Le Consul de Flandre" de "l’indépendance complète de la Flandre et la déchéance du Roi Albert."

Le spectacle devient de plus en plus déconcertant. (p. 217)