Archives et Musée
de la Littérature
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Deux amis en temps de guerre

Dans Correspondance de Michel de Ghelderode 1919-1927, Roland Beyen consacre de nombreuses pages aux relations entre le poète René Verboom et Michel de Ghelderode (pages 477-484). Comme souvent, le dramaturge finit par se brouiller avec son ami de jeunesse. En 1925, Ghelderode en parle encore en ces termes :
Vraiment, pour un de vos poèmes, je vends sans scrupules toute la production (reproduction) de notre génération d’écrivains belges dits d’expression française. Et même de quelques petits maîtres parisiens, indigents subtils, morts à toute jeunesse.
Suite à une brouille aux motifs nébuleux (ils se seraient reprochés de cacher leur âge, selon Marie de Vivier), le dramaturge en fait le modèle, un an plus tard, du héros triste et décalé de son Don Juan. Par ailleurs, s’il évoque, dans Les fantômes d’Ostende, un "fameux talent, authentiquement, qu’il dilapida", se relisant, il trace peu après ce portrait du "frisé" :
Vif et brûlant de ses mille feux, tout en dehors et vivant pour le regard et l’oreille d’autrui, des femmes aussi, bêtes […] qu’il chérissait toutes à condition qu’elles fussent souriantes et follettes un brin : notre don Juan, de taille en dessous de la moyenne, ne s’embarrassait pas de leur intelligence : il les aimait sensibles… et chaudes, ne leur laissant pas, du reste, le temps d’ouvrir leur bec d’oiseau ; il les endormait suavement de son discours en arabesques, sinueux.

(Correspondance de Michel de Ghelderode 1919-1927, p. 483)

Outre des lettres et des poèmes, Michel de Ghelderode conserva jusqu’à sa mort un portrait au crayon de son ancien ami, au dos duquel était écrit : "René Verboom au Café du Compas en 1917 (Bruxelles–Fossé-aux-Loups) par le peintre Lodewijck Bosscke […]". Ce dessin est conservé aux AML dans la collection Carlo De Poortere. Bosscke a aussi "croqué" Michel de Ghelderode à la même époque. Cette première représentation connue du dramaturge, que Beyen reçut d’Ange Rawoe, intégrera le "fonds Roland Beyen" en voie de constitution aux AML - qu’il en soit chaleureusement remercié.

Coiffés d’un grand chapeau rond sombre et affublés d’un long pardessus noir qu’éclairait une cravate rouge, les deux intimes fréquentaient à cette date le café littéraire "Le Compas".

Signe de cette complicité, René Verboom dédie à Michel de Ghelderode un poème intitulé "18 décembre 1917" (également présent aux AML dans la collection Carlo De Poortere). Il précise : "A mon bon Michel, plus pour ce que je sens de sincère et d’enthousiaste en lui, que pour l’anneau 'finement ciselé' dont il me fit don". Ghelderode changera le titre du poème en "L’anneau" :

L’anneau que je reçus finement ciselé
Par les doigts minutieux d’un orfèvre anonyme
Détient dans son or jaune un peu de cet abîme
Où naufragent les corps et les cœurs oubliés.

Il porte en lui deux noms gravés, deux noms d’amants
Réunis dans un même élan de foi jurée
En ces temps de vertige où la chair égarée
Croit à l'éternité du rêve et du moment.

Et mon songe s'accroit de ces songes fanés,
Et j'adore jusqu'au chagrin ces temps fermés, O si fermés, mon Dieu, sur des ferveurs trop brèves.

Et pour les soirs mauvais, et pour les jours troublés
J'ai fait de cet anneau finement ciselé
Un cimetière d'or où j'inhume mes rêves.