Archives et Musée
de la Littérature
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De l’amour, malgré la guerre...

La guerre sanglante favorise la fuite dans l’occasionnel, l’exotique, l’inattendu. De quoi oublier les heures noires au fil de sa plume. En voici un exemple avec Paul Spaak.

D’août à septembre 1917, Paul Spaak versifie une piécette en un acte, sorte de conte oriental qu’il intitule Diadesté. Il y joint le dessin autographe d’une belle orientale. Cet écrit méconnu et inédit – la calligraphie en est soignée – résonne à notre époque où cultures occidentale et arabe ont des difficultés à cohabiter. Rappelons que Paul Spaak, avocat, historien, poète et dramaturge a connu son heure de gloire avec Kaatje (1909), pièce imbibée d’atmosphère flamande. Ici, le décor diffère, l’histoire se déroule au Maroc, dans le désert, et respire l’orientalisme :
La tente où Zaïnab et son époux bavardent
A, dans cet oasis au seuil du désert fauve,
L’intimité discrète et douce d’une alcôve.
L’ombre est tiède ; le sol, fait de sable et de roc,
Disparaît sous les fleurs d’un tapis du Maroc ; […]
L’époux, joli garçon, souple comme un dattier,
Ennoblit son teint brun par le regard altier
De deux grands yeux dorés pareils à des agaves,
Et l’épouse, beauté farouche et délicate […]
Au début de la pièce, on surprend le couple en train de jouer au "diadesté", jeu arabe qui interdit tant à l’homme qu’à la femme, durant un temps défini, de recevoir un objet de la main de l’autre sans crier "diadesté". Ce que fait le mari lorsque sa femme lui tend sa ceinture. Il conserve donc son collier d’or, l’enjeu du jeu. Le mari parti après moultes embrassades, un homme surgit, qui demande asile, lesté d’un gros livre et n’osant regarder la belle. Il dit avoir consigné dans son mémorable ouvrage, Au jardin des serpents, six mille cent et vingt ruses féminines. Face à une Zaïnab qui feint de se plaindre d’un mari brutal parti pour une longue semaine, il s’en éprend bien vite… Ce qui nous vaut ces vers :
Des petits colibris nichent dans tes babouches ;
Un voile de Mossoul dont le rose se fane
A le ton délicat de ta peau diaphane ;
Tes sourcils allongés sur tes grands yeux ardents
Sont fins comme la lune au mois du Ramadan, […]
Tu couches sous tes pieds mes désirs effrénés
Rien qu’en levant vers moi ton doigt teint de henné,
Et quand tu dis un mot ce seul mot me transperce
Comme le son vibrant d’une flûte de Perse ! …

Avec une ironie voilée, la belle se compare à une "colombe grise" dont elle dit avoir vu, enfant, l’agonie sous les coups d’un serpent, victime comme elle face à cette voix langoureuse, elle qui sent "comme un frisson lui glisser dans les lombes". L’amoureux s’écrie qu’il est serpent, certes, mais "un serpent qui, sachant ce que l’amour te doit, [/] Ne rêve qu’à passer ses anneaux à ton doigt !"…

Son mari revenu à l’improviste, elle cache le lettré dans un coffre qu’elle cadenasse. Face aux questions que suscitent son émoi, elle finit par tout avouer. L’époux dégaine, s’approche du coffre mais, à peine a-t-il pris la clé qu’elle lui tend, qu’il entend sa belle s’écrier d’une humeur enjouée : "Diadesté". Subjugué par tant de vérité dans la feinte, il lui donne alors le collier d’or et part muni de la bourse qu’il était venu rechercher. Zaïnab libère le lettré tremblant et le renvoie, lui conseillant d’ajouter "un chapitre à ce fameux recueil ! [/] Il y manquait un tour ; je vous l’ai fait connaître, [/] Et ce livre immortel sera complet – peut-être".