Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
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Le grand opéra fait florès et les affiches se renouvellent constamment.

En ce mois de décembre 1917, neige et gelées deviennent quotidiennes, l’hiver s’installe. Alors que la vie devient de plus en plus chère et que ses ressources diminuent, Georges Eekhoud est à l’affût d’activités rémunératrices. Les vacances de fin d’année approchant, ses leçons, payées le plus souvent par prestation, vont s’interrompre pendant un bon mois. Mais notre auteur ne manque pas d’idées !
J’ai un projet pour me faire un peu d’argent […]. Ce serait cinq lectures et leçons consacrées à mon oeuvre.
1e leçon : Les étapes d’une carrière […].
2e leçon : La Faneuse d’amour. – Les Fusillés de Malines. – La Nouvelle Carthage.
3e leçon : Le Cycle patibulaire. – Mes Communions. – Escal-Vigor.
4e leçon : L’Autre Vue. – [L’imposteur magnanime,] Perkin Warbeck. – Les Libertin d’Anvers.
5e leçon : Dernières Kermesses. (4/12, p. 180)
De même, le 7 décembre :
J’apprends par Emmanuel de Bom que la ville d’Anvers a acquis pour 500 francs le manuscrit d’Escal-Vigor. L’affaire avec l’éditeur hollandais est presque conclue : j’aurai 1000 francs pour Mes Communions. [il s’agit d’un projet de traduction du recueil en néerlandais] (7/12, p. 181)
La modicité des moyens est à l’image de la vie sociale d’Eekhoud :
Si je ne voyais plus Albert [Giraud] je serais séparé de tous mes amis. – Comme on recherche la solitude. Quel ombrage ! Comme on devient farouche. (3/12, p. 179)
Il faut dire que mettre le nez dehors à Bruxelles n’est pas des plus agréable :
La ville est de plus en plus lugubre. Dès la chute du jour elle devient sépulcrale, funéraire. Il faut que les vitrines soient masquées complètement de manière que la lumière ne puisse filtrer au dehors. Les ampoules des trams à l’intérieur des voitures sont entourées de papier ou d’étoffe bleue qui contribue à répandre une clarté livide. Les réverbères qui brûlaient encore aux carrefours et à l’entrée des rues sont aussi voilés de noir comme pour les funérailles d’un grand. – Hier en allant à mon cours de la rue [?] l’impression était on ne peut plus sinistre. Une nouvelle assez triste m’attendait là-bas aussi : pour épargner le charbon et le gaz, mon cours est suspendu jusqu’à nouvel ordre. Mon fidèle auditoire en est navré, d’autant plus que j’ai précisément commencé à leur parler de Shakespeare, le Shakespeare des "Comédies de rêve". Ce que je leur dis et leur lus du Songe d’une Nuit d’été les avait enchantés ! (9/12, p. 182)
Fuir la réalité, c’est sans doute ce qui explique le succès des spectacles d’opéra :
Si le Théâtre de La Monnaie demeure fermé, en revanche jamais l’opéra n’a été donné avec tant de variété, de furia et de succès à Bruxelles. Le grand répertoire défraie Les Galeries et le Théâtre de la Bourse, alias Pathé-Palace. C’est aux Galeries que la troupe est, paraît-il, la meilleure ; on y applaudit le ténor [Fernand] Ansseau, le plus fêté, en ce moment de tous les chanteurs de Bruxelles, à cause d’une voix délicieuse qui fait songer à Caruso en son bon temps, - et Mme [Marthe] Darnay qui n’est autre que Mlle Houtekiet, la fille d’un bon Bruxellois, un peu gascon et vantard, client de mon voisin De Glin. Elle chante très bien, m’a dit celui-ci qui s’en fut l’entendre [dans] Salomé d’Hérodiade et la Tosca. Pour ce rôle-ci elle n’a pas les toilettes qu’il faudrait, mais, dame ! en ces temps-ci, et surtout que la jeune personne est aussi honnête que belle. L’entrée du premier acte n’a donc pas tout à fait le prestige de haute élégance, que lui assurait la Pacot, épatante en « Merveilleuse » […]. Bref, le grand opéra fait florès et les affiches se renouvellent constamment. A sa rentrée Kufferath [directeur de La Monnaie] trouvera sans doute qu’on lui a gâté le métier. Aux Galeries on annonce du samedi 29 décembre au mercredi 2 janvier, Rigoletto, L’Africaine [de Meyerbeer], Le maître de chapelle [opéra comique de Ferdinando Paër], La Navarraise [de Jules Massenet], […], Guillaume Tell (excusez du peu) et Lucie de Lammermoor [de Donizetti], - ce que La Monnaie nous eût à peine donné en toute une saison ! (28/12, p. 188)