Archives et Musée
de la Littérature
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Une anthologie littéraire en temps de guerre

Grâce aux bons soins de Louis Dumont-Wilden paraît en 1917, chez Georges Crès (Paris), une Anthologie des écrivains belges. Poètes et prosateurs, bientôt suivie d’un second tome intitulé : Anthologie des écrivains belges et prosateurs. Le tout s’ouvre sur la célèbre photographie d’Emile Verhaeren par Fernand Béguin, ainsi que sur une préface de l’anthologiste, qui se clôt :
Nous n’avons pas voulu grouper les "plus belles pages" de la littérature belge ; mais au moment où la Belgique, traversant les heures les plus tragiques de son histoire, trouve dans l’épreuve de la guerre l’affirmation et la confirmation d’un sentiment national qui s’ignorait à demi, nous avons tenté, par la publication de quelques textes, de montrer quelle part la littérature a pu prendre à la lente élaboration de cette conscience collective qui s’est héroïquement manifestée dans les tranchées de l’Yser. (p. XXVIII)

Au début de son exposé, Dumont-Wilden dit préférer "littérature belge" à l’expression "littérature belge d’expression française". Pour clarifier, l’essayiste se voit tenu d’écrire malgré tout, peu après : "La littérature française de Belgique nous occupera seule ici". Aucun extrait en flamand ou en néerlandais n’est repris dans cette anthologie.

S’il ne peut nier l’influence qu’eut et qu’a encore à son époque la littérature française, comment déceler un "caractère national" aux pages qu’il préface. Ou, du moins, l’expression d’une "conscience collective". Remarquant que le français et des prosateurs en français trouvent dans nos régions leur origine au Moyen-Âge – il évoque la Cantilène de sainte Eulalie (9ème siècle) –, Dumont-Wilden date des années 1880 la naissance d’une réelle "littérature belge". Littérature qui, selon lui, ne s’ancre par dans le classicisme, chasse gardée de la noblesse et de la bourgeoise cultivée dans l’Hexagone. D’où cette spécificité qu’il caractérise :
Les écrivains [belges] eux-mêmes, plus riches d’imagination et de lyrisme que d’idées, manquaient souvent de cette éducation classique qui donne à l’esprit une discipline sûre mais tyrannique. Aussi allaient-ils d’instinct à tout ce qui est bizarre et outrancier. […] aussi l’ensemble de la production littéraire belge, comparée à la littérature française, a-t-elle toujours quelque chose de très ancien ou de très futur. Elle retourne aux sources les plus archaïques ou elle s’élance vers les tentatives les plus hardies et les plus nouvelles. (pp. XXVI-XXVII)
N’est-il pas paradoxal que la Première Guerre mondiale ait favorisé une telle tentative de rassembler, regrouper et intégrer sous une bannière commune tant d’oeuvres ? Paradoxe car, selon Dumont-Wilden, cette "'littérature belge de langue française' pour employer un terme assez impropre" se caractérise in fine par sa nature mi latine mi germanique :
Au point de vue littéraire, la Belgique, en somme, joue donc le même rôle qu’au point de vue économique et politique. C’est le point de contact, le terrain d’échange entre deux cultures rivales. Rôle très important, mais qui lui donne un caractère assez hybride. Les provinces frontières, hélas ! sont toujours un peu sacrifiées. (pp. XXIV-XXV)
Avec beaucoup de lucidité, – et même s’il fait suivre ce paragraphe d’une question, "Qu’y ont-ils apporté de spécifiquement belge ?", mots qui s’imposent en ces temps où tant de soldats tombent anonymement au champ d’honneur –, il écrit :
Pourtant, deux écrivains belges, Maeterlinck et Verhaeren, ayant d’ailleurs reçu à Paris le baptême de la gloire littéraire, ont vu leur réputation s’étendre au monde entier. Leur immense succès leur a valu de prendre rang immédiatement dans la littérature universelle. (p. XXIII)