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Un monsieur grave lisait… L’Eloge de la folie

Un détail qui en dit long : le journal de Georges Eekhoud ne compte que onze pages pour le mois de novembre 1917. Statistiquement, sur ce cahier, qui court d’avril 1917 à avril 1918, on compte 170 pages pour les sept mois précédents, soit une moyenne de 24 pages par mois. La lassitude, la dépression menace-t-elle celui qui avoue…
A quoi bon sortir ? Il fait bien plus agréable chez soi et l’on y broie moins de noir ; on n’y entend pas débiter d’absurdités et de calembredaines. On oublie en travaillent ou en lisant […] (1/11, p. 168)
C’est pourtant en lisant La Belgique, qu’Eekhoud apprend le décès du peintre aquarelliste et ami de Félicien Rops, Maurice Hagemans (1852-1917) :
Encore un mort, un de mes anciens camarades. Un homme d’un joli talent. Et je me suis reporté à mes années de pension en Suisse où il fut un de mes condisciples. Avec son frère Paul, les deux seuls Bruxellois de la colonie belge. (7/11, p 173)

Orphelin avant l’âge de 10 ans, Eekhoud fut recueilli par un oncle qui l’envoya à l’Institut Breidenstein, à Granges, dans le canton de Soleure, un pensionnat fréquenté par les enfants de la bourgeoise européenne où régnait un esprit libéral. Il y fit des études scientifiques et mathématiques et s'y familiarisa avec l'anglais, l'allemand et l'italien.

Un petit événement met fin à ses souvenirs : Eekhoud vient de recevoir la traduction allemande de La Nouvelle Carthage :
Tony Kellen a assez bien revu et remanié sa traduction. Elle est presque fidèle à l’original et plusieurs chapitres sont même très bien rendus. Typographiquement le livre se présente bien. – La notice de Kellen est bien bien froide. Je m’étonne qu’on l’ait laissé passer. (1/11, p. 169)
On sait qu’au sortir de la guerre, il fut reproché à Eekhoud d’avoir accepté l’offre de Kippenberg, l’éditeur d’Insel-Verlag (voir notre chronique de mars 1916) mais on lui reprocha plus encore l’ambiguité de sa position publique face au mouvement flamand. Une position moins ambigüe toutefois dès qu’on lit son journal. Ainsi le 13 novembre, Eekhoud note :
Le mouvement activiste flamingant : dimanche il y eut un meeting à l’Alhambra, 3000 personnes, discours hostiles au gouvernement du Havre (!!!???) Où tout cela va-t-il nous mener ? (13/11, p. 174)
Sur le plan des nouvelles de guerre, notre auteur fait écho à une lourde défaite italienne (la Bataille de Caporetto), sinon…
Pas de nouvelles de la guerre. L’Entente ne fait pour ainsi dire aucun progrès. Crise ministérielle en France où Clémenceau redevient chef de cabinet ; crise ministérielle en Angleterre où Bonar Law [Ministre des finances] semble devoir tomber. Et voilà ! Tout cela est bien piteux, bien lamentable. Décidément les Allemands pourraient justifier leur : Gott mit uns ! Si c’est de l’Amérique que doit venir le salut, la délivrance, je crois qu’il nous faudra patienter encore. A en juger par les privations que nous endurons et par ce que nous coûte la vie, la misère doit être épouvantable ! La mortalité est effrayante. Jamais guerre plus hideuse, plus infâme et plus folle ne ravagea la terre. (19/11, p. 175)
Et en parlant de folie, voici une image bien symbolique :
Dans le tram, en revenant de l’Ecole normale, ce matin, un monsieur grave lisait… "L’Eloge de la folie" d’Erasme. (24/11, p. 177)