Archives et Musée
de la Littérature
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Tous ceux qui avaient rêvé le rapprochement des peuples

Dans son journal du mois d'octobre, après quelques considérations, émises dans le cadre de la préparation d’une conférence intitulée Nos peintres du peuple, sur l’emploi du costume (paysan et ouvrier) chez certains artistes comme Laermans, Mellery ou Meunier qui, loin d’être anecdotique, donne souvent au modèle une dimension symbolique et esthétique forte, qu’il rapproche d’ailleurs de sa propre pratique littéraire, Eekhoud s’étend à nouveau sur la polémique qui avait enflé en janvier 1917, au sujet d’une lettre qu’un Verhaeren fatigué de la guerre aurait envoyé au jeune poète pacifiste allemand Paul Zech. Eekhoud vient de se procurer le texte complet qu’il recopie dans son journal. Cette fois la traduction est plus précise :

Mon ami,
Au-dessus des flots d’amertume qui se brisent autour de moi, de la profondeur du torrent de sang, je lève la main pour vous saluer. J’apprends que vous êtes en Flandre ! O ma pauvre Flandre ! Mais je sais qu’elle commence à reverdir. Que le bon vent du pays vous grise de toute la fécondité des plaines claires ! Pénétrez-vous-en bien et faites-le passer dans mes "Blés mouvants". Je sais qu’ils sont confiés à de bonnes mains et que vous ne vous repentez pas d’être mon interprète. O ma pauvre Flandre ! Je reviendrai peut-être. Nous nous reverrons peut-être. Le fiel se dissout dans mon cœur. Je suis las de la lutte. Le monde entier est las. Tout ce qui s’est passé le fut en dehors de nous et non entre nous. Sur toute la terre, les sentiments directs furent étouffés. Le tumulte des autres nous a vaincus. Mais le fiel se dissout dans tous les cœurs. Restez sincère encore pendant un petit temps, mon ami, pour que nous puissions nous voir quand je reviendrai. (p. 155-156)

Si Marthe Verhaeren a toujours contesté l’authenticité de cette lettre, Eekhoud voudrait y croire. Et pour ce faire, il s’appuie sur les souvenirs de l’anarchiste Jacques Mesnil (pseud. de Jean-Jacques Dwelshauvers), parus dans Les Cahiers idéalistes français de février 1917, à qui Verhaeren aurait dit :
Le caractère et la conscience de Romain Rolland me paraissent purs et au-dessus de tout soupçon. Je le défends chaque fois qu’on les attaque. Il est resté un être de raison haute ; je suis devenu quelqu’un de passion ardente et de révolte. Nos attitudes sont toutes différentes mais peut-être notre cœur est-il de même tout au fond.
[…]
Les véritables vaincus de la guerre, c’est nous, vous, moi, tous ceux qui avaient rêvé le rapprochement des peuples, l’entente directe entre les hommes, la compréhension mutuelle. (p. 156-157)
Mesnil ajoute :
Il sentait que, quoi qu’il arrivât, le recul serait immense. Il était emporté par le courant, ballotté par le flot. Il savait qu’on l’entraînait à écrire toutes sortes de choses qui ne répondaient pas à un besoin intérieur profond : préfaces, articles, prières de circonstance. Il était le plus grand poète belge et comme tel on l’avait mobilisé. (p. 157)

Nul doute qu’Eekhoud ne fasse sienne l’humeur attribuée à Verhaeren.