Archives et Musée
de la Littérature
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Une nouvelle année académique

Si durant le mois de septembre 1917, Eekhoud s’emporte toujours autant sur ceux qu’il nomme "gallomanes" et "patriotards" :
Les deux grosses nouvelles ou du moins les deux événements à l’ordre du jour des commentaires et des bavardages : la prise de Riga (presque sans coup férir étant donné le désarroi et l’anarchie russes) et … mon interview dans la "Belgique". Quelque modéré et sage qu’il soit il donnera lieu, je le crains, à des interprétations malveillantes et erronées de la part de nos gallomanes et patriotards aux yeux de qui le simple fait de tenir à la langue flamande, c’est faire acte de germanophilie. Vu Giraud qui se trouve d’accord avec moi sur ce que j’ai déclaré en matière d’enseignement*. (5/9, p. 115)

*quelques lignes plus avant dans son journal, Eekhoud prône "l’instruction à tous les degrés donnée au peuple dans sa langue".

Notre auteur s’inquiète surtout de l’hiver à venir, dans un climat délétère bien plus propice au chacun pour soi qu’à la solidarité :

Tout nous fait prévoir un hiver terrible : L’Europe encore épargnée par les armes risque de succomber à la famine ! Ne survivront que les pires accapareurs et affameurs, les "profiteurs", ceux qui se gorgent et se gavent aux dépens de toute la nation. (6/9, p. 117)

Ce qu’il y a de plus lamentable dans cette guerre, c’est cette manifestation ici et ailleurs, mais peut-être ici plus qu’ailleurs à cause de notre bilinguisme - cette manifestation de la malveillance gratuite de la haine pour la haine. On n’entend parler que de délations, que de menaces ; la "patriotarderie" flaire des traîtres partout. Pauvre Belgique ! Pauvres Belges ! Les voilà propres. Que deviendrons-nous après la guerre ? Ne serons-nous pas mangés ? Peu m’importe à quelle sauce. A l’allemande, à l’anglaise ou à la française ? J’aime n’avoir aucune préférence. (6/9, p. 117-118)

Une dernière phrase qui en dit long sur le moral d’Eekhoud.

A n’en pas douter, la contrebande et le marché noir sont les grands gagnants du moment :

La traque aux pommes de terre continue et sévit de plus belle. Fraudeurs et policiers, contrebandiers et douaniers, luttent de ruse et d’ingéniosité. C’est un sport. Tout le monde s’en mêle. Mais ce sont surtout les femmes. Le spectacle est curieux, pittoresque sur la ligne du tram de Vilvorde. Campement de fraudeurs attendant le moment favorable. Ils ont leurs éclaireurs, leurs espions, pour la plupart des gamins. Jamais on n’aura vu autant de pommes de terre et jamais on n’aura eu autant de peine à s’en procurer. A la campagne on les paie 1fr85 le kilo. Hier au Pont Van Praet, la police interdisait le passage. Notre journalière et son mari attendirent jusqu’au soir pour pouvoir continuer leur route. Où vont toutes les pommes de terre saisies ? Les Allemands en prélèvent la part du lion ; c’est dans l’ordre ; mais que diable, ils n’accaparent point le tout. Et que devient le reste ? Voilà des semaines qu’on n’en distribue plus à l’alimentation. Mystère et gâchis ! L’anarchie est complète. (14/9, p. 123-124)

Pour comble - il ne manquait vraiment plus que cela – le principal entrepôt de l’alimentation a été incendié il y a deux nuits. D’énormes réserves de lait, de graisse, de cacao et de farine ont flambé ! On raconte que des employés infidèles auraient eux-mêmes fait flamber les magasins pour détruire en même temps la preuve de leurs détournements ! Triste… Triste…triste !... (27/9, p. 133)

Sur un ton un peu plus léger, Eekhoud livre son opinion sur la dernière mode féminine.
Il y aurait à écrire des épilogues à la Rémy de Gourmont sur les modes, sur le costume féminin. Les jupons courts et évasés, la ceinture haussée jusqu’au milieu du dos, les chapeaux, les accroche-coeur, les bottines et même les bottes à hauts talons, à hautes tiges. Les toilettes provocantes, d’un goût franchement putain. Le caractère de ces dames, leur genre, leur conversation, leur allure sont à l’avenant. Quelque chose de femmes-soldats, de cantinières, voire de femmes à soldats. On en deviendrait misogyne. (14/9, p. 124-125)

La Première guerre mondiale est évidemment une période charnière en matière vestimentaire : fin du corset et des jupes serrées encore en vogue au début de la guerre. Devenues plus actives, reprenant pour certaines les postes des hommes, les femmes ont besoin de vêtements plus pratiques, voire d’uniformes. Ainsi, au fil du conflit, la mode prit une apparence militaire plus structurée. Les robes furent simplifiées et les jupes raccourcies pour les rendre plus faciles à porter. Ce qui, visiblement, ne fut pas au goût de tous.