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Nos années terribles

Docteur en droit de l’Université libre de Bruxelles, membre de la Libre Académie de Belgique, rédacteur en chef (1913-1956) de l’hebdomadaire socialiste nivellois Jean Prolo, Charles Gheude (Nivelles, 1871-Uccle, 1952) fut un fervent wallon et un actif socialiste. Conseiller communal, conseiller provincial et/ou député permanent à plusieurs reprises, il écrivit des poèmes dont Le Brabant dévasté (1920), des essais ainsi que deux pièces de théâtre – Les Trois pucelles (1913), Le Bateleur (1955). On lui doit la création de l’Université populaire de Nivelles ainsi que la fondation de l’Union internationale des avocats.

Durant la Guerre 14-18, il refuse, selon Paul Delforge (Encyclopédie du Mouvement wallon, t. II, p. 715), "de participer à la séparation administrative imposée par l’Occupant et tente de décourager une petite poignée d’activistes wallons qui veulent créer un mouvement de jeunes Wallons".

Mais c’est le journal qu’il tint durant le conflit qui le signale à notre attention. Publié en trois tomes – L’emprise, La domination, La libération – sa préface datée du 1er octobre 1919 précise que le tout fut relu, une fois les manuscrits retirés de leur cachette où "au cours d’une perquisition, ces messieurs de la politzei faillirent les dénicher". Le journal débute le 19 août 1914, au moment où de nombreux réfugiés envahissent la capitale, la peur dans les yeux ; il se termine le 28 novembre 1918. Avec cette originalité que Charles Gheude, juriste réputé et fin homme politique, s’est tenu informé tout au long du conflit des lignes du front, mais aussi des divers événements survenus ici et là.

Au 7 août 1917, il évoque les manifestations que le Reich tient à Berlin, à l’occasion du troisième anniversaire du début des hostilités :
La troisième année de guerre vient d’expirer. […] Les parlements font entendre les paroles de bravade et de haine et, dans ce concert, le Reichstag, naturellement, se distingue. Il a célébré solennellement, le 4 août, le troisième anniversaire de la grande tuerie. Après Kaempf, après les représentants de l’armée, de l’agriculture et de la ville de Berlin, Legien, député et président de la commission générale des syndicats ouvriers d’Allemagne, y est allé d’un discours "fort applaudi" (p. 155)
Au 31 du mois, Gheude résume les opérations militaires :
Au nord de Verdun, avancée notable sur les deux rives de la Meuse. (Prise de Régneville et de Samognieux.) – En Flandre, entre Langemark et Hollebeke, grande bataille le 26 août, se terminant à l’avantage des assaillants ; en Italie, dans la nuit du 19, les Italiens franchissent l’Izonzo sur quatorze ponts et, trois jours après, sont maîtres du Monte Santo… […] Par malheur, à l’Est, les Allemands y répondent par des manoeuvres menaçantes. Sous leur pression, les Russes évacuent leurs positions à l’Ouest de l’Aa et se retirent sur la rive Nord de la Dwina, découvrant ainsi Riga, morceau d’importance… C’est le recul dans le Nord, après le recul dans le Sud. (pp. 161-162)

Sans doute, est-ce son coeur de socialiste qui le pousse à s’informer de ce qui se passe en Russie où "Lénine a fait mouvoir ses confrères en Maximalisme", où "Kornilof est aujourd’hui généralissime" et où "Kerenski a entamé la tâche gigantesque de la réorganisation de l’armée et de l’épuration des cadres".

Mais les trahisons à répétition de ses compatriotes affectent l’avocat. La "rédac" du Vlaamsche Nieuws ne vient-elle pas de "publier que 'le nom de von Falkenhausen devra être béni et retenu pour toujours' !". Il cite plusieurs fonctionnaires coupables d’entente avec l’ennemi, puis en vient au "morceau de choix, le fin du fin, représenté par les meneurs du Conseil de Flandres". Pour René Declercq, la séparation administrative de la Flandre n’est qu’un pas vers une "séparation politique pure et simple : comme préparation à la constitution d’un État néerlandais englobant en son sein les Flandres."

Tout cela finit par miner Charles Gheude :
Ces paroles ferment ce mois d’août, le quatrième mois d’août vécu depuis la guerre : […] Je me sens las… Il est des heures où je me décourage vis-à-vis des déchirements que subit la Nation. […] Vaut-il pas mieux jeter ma plume, regarder et sentir pour moi seul […] Non !... Après un an, après deux ans, après trois ans, le même instinct secret me pousse… Mon effort – une voix me le dit – ne sera pas inutile. Et puis, avant tout, je sers ici la mémoire des hommes. Froissart disait : "Il n’est si juste rétentive que c’est d’écriture". (p. 165)

L’entièreté du journal fut édité à Bruxelles en 1919 par Oscar Lamberty, sous le titre : Nos années terribles.