Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
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Belgique
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Où tout commence par une histoire de pommes de terre

Cornélie est allée demander des pommes de terre à l’alimentation. Elle avait prévu que son absence serait assez [brève]. Toutefois vers 7 heures, […] je commence à m’inquiéter car elle était partie depuis 4 heures.
Ainsi commence pour Georges Eekhoud le récit de ce mois d’août 1917 à Bruxelles. Inquiet du retard de son épouse, celui-ci va à sa rencontre et la trouve à quelques rues de chez eux, les bras chargés.
La pauvre chère femme me raconte qu’il y avait foule ! Et quelle foule ! Elle rapporte des pommes de terre mais elle est fatiguée d’avoir dû se tenir debout et faire queue au milieu de ces commères énervées et énervantes, de plus en plus portées à la malveillance. Mais elle tenait à avoir une petite réserve de pommes de terre à l’intention du petiot.

En effet, depuis le 3 août, les Eekhoud hébergent le petit Georges, fils d’Octavie, la nièce de l’écrivain. Il passera vingt jours avec son grand-oncle.

Le couple profite de l’occasion et des températures estivales pour passer le 6 août à la campagne, du côté de Grimbergen, avec quelques amis. Au programme, promenades au grand air, conversations agréables et quelques réjouissances pour les papilles : "Bu un bon verre de vin, même un verre de champagne !" s’exclame Eekhoud. Tout ce mois apparaît dans le récit d’Eekhoud jalonner d’autres sorties et invitations qui adoucissent les temps encore marqués par les difficultés, mais où les privations en nourriture semblent malgré tout peser moins sur le quotidien.

Dans son journal, comme à son habitude, les réflexions politiques font florès :
Le fransquillonisme et le "wallingantisme" de certains était tel qu’entrait dans leur politique d’entretenir la haine, la discorde ou l’antipathie entre les écrivains français de race ou de naissance flamande et les écrivains français de Wallonie. Aussi Wilmotte exprimait naïvement sa surprise de ce que Delattre s’était adressé à moi Flamand, pour me demander une préface à son premier recueil de nouvelles Les Contes de mon village*. Quelle révélation dans ce simple fait ! Quelle lumière il répand sur leur état d’esprit !
Eekhoud n’hésite pas à partager son dédain quand, au fil de ses lectures, il découvre ce qu’il nomme "des inepties chauvines". Ainsi, à propos d’un article de Jean Marnold sur Beethoven, "En somme, avec l’apport de nos alliés les Russes, on arrive fort bien à se passer d’une bonne partie de la musique allemande." Plus loin, il s’emporte même :
Combien j’eus raison lorsque je créai le néologisme patrial pour distinguer mon amour de la patrie, du patriotisme cocardier, chauvin, militaire et administratif, du patriotisme officiel des fonctionnaires et de politiciens, ce patriotisme qui est aujourd’hui celui des accapareurs et des pires pêcheurs en eau trouble !
Le 31 août, notre auteur raconte encore comment il profite d’un peu de calme dans ses activités pour relire quelques brochures publiées en 1905, à l’occasion du 75e anniversaire de la Belgique. Il y découvre des idées qui aujourd’hui dévoilent tout leur sens :
… que d’inepties, que de grossièretés dans les pauvres revues fransquillonnes telles que La Belgique française (!) où se fourvoyait ce pauvre Prosper-Henri Devos et où Horace Van Offel réagissait timidement contre le parti pris et la phobie de la maison. Et quel pédantisme dans L’équation flamand = belge de Wilmotte ! Ah, quels amis maladroits et compromettants la culture français […] avait là !

Les espoirs sont plus vifs en ce début août quant à une issue favorable du conflit. Eekhoud fait état des conversations qu’il a eues avec Albert Giraud à ce propos. Son ami et poète est intimement convaincu que la guerre s’épuise, confiance que partage notre auteur "en dépit de la dépression générale, du pessimisme, de l’atmosphère sociale bien autrement lourde, orageuse, électrique que la température."

En août, Edmond Picard a quelques soucis avec la justice : "son indépendance, son intransigeance" ne semblent en effet pas du goût de tout le monde. On ne lui pardonne pas, semble-t-il, d’avoir "contredit la ‘patriotanderie’ aveugle et optimiste, d’avoir appelé de ses voeux et de sa plume, la paix, la pax indispensable." Les réactions contraires se sont montrées implacables et alors qu’on s’attendait à ce qu’il soit réélu comme bâtonnier de l’Ordre, "au vote, me dit Giraud, il n’a pas obtenu une seule voix."

Malgré ses nombreuses activités sociales, Eekhoud déplore tout de même l’ambiance morose qui règne à Bruxelles et le 24 août, il écrit :

La vie devient de plus en plus triste. Les rues sont de moins en moins animées. De notre côté c’est le désert, l’après-midi surtout. En ville, sauf à certaines heures dans le centre et à la porte de Namur, la circulation est à peu près nulle. Et le niveau moral baisse de plus en plus. Les caractères défaillent. La malveillance, l’égoïsme, la cupidité sont presque générales [sic], les meilleurs trahissent une irritation nerveuse et vont vers la neurasthénie. Et l’autorité occupante nous opprime, nous dépouille de plus en plus. Nous allons devoir déclarer et livrer tous nos matelas et couvertures de laine, et sous prétexte d’impôts sur le revenu, déclarer tous nos biens mobiliers. En en dépit des discours et de palabres, en dépit même de l’épouvantable tuerie aucune avancée sérieuse de nos alliés ! Aucune marche vers la paix ! Pour l’hiver prochain la misère, la ruine, la famine seront générales.
*Eekhoud ajoute cette note à son propre récit : "Je n’invente rien ; ce reproche à Delattre est formulé à la page 220 du livre de Wilmotte, La Culture française de Belgique."