Archives et Musée
de la Littérature
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La débâcle russe et les auto-canons

Juillet 1917 est un mois décisif pour Marcel et Oscar Thiry, ainsi que l’ensemble de l’équipée belge du Corps expéditionnaire des auto-canons-mitrailleuses. Partis en bateau depuis Brest le 22 septembre 1915, les quelque trois cents Belges qui composent le premier groupe avaient débarqué le 13 octobre à Arkhangelsk, base portuaire alliée à près de 1000 km au nord de Moscou. Ils vont combattre les armées allemande et austro-hongroise sur le front de l’Est, en Galicie, aux côtés de l’armée impériale russe, devenue après février 1917, l’armée issue de la Révolution russe. Pris au piège dans les remous consécutifs à cette guerre civile, ils devront regagner la Belgique par l’Est, c’est-à-dire en traversant toute la Russie jusqu’à Vladivostok. De là, ils embarqueront pour les Etats-Unis et seront acclamés en héros, à San Francisco, le 12 juin 1918.

Parmi les soldats de cette épopée originale se trouvaient les frères Thiry, Oscar et Marcel. Oscar était introduit, avant-guerre, dans les milieux littéraires et culturels liégeois ; il avait exercé comme rédacteur au Journal de Liège et comme directeur de La Gazette belge de Paris. Marcel, son cadet, n’a que 20 ans en 1917 : Oscar est son modèle. En juillet 1917, Oscar est grièvement blessé à la tête lors de l’offensive dite Kerenski, la dernière attaque russe de la guerre, à Koniouki, dans l’actuelle Ukraine.

Le 1er juillet 1917, après deux jours de bombardement-déluge, l’offensive de l’armée révolutionnaire démarre enfin, et nous sommes conscients de la gravité de l’heure
écrit Marcel Thiry dans ses souvenirs. La débandade atteint son apogée et un obus frappe mortellement plusieurs hommes. Au rang des blessés se trouve Oscar
Atteint d’un éclat à la tempe qui à jamais l’empêchera de poursuivre sa carrière d’écrivain, de journaliste – et de librettiste de revue d’ombres pour les auto-canons. (p. 73)
Les premières nouvelles concernant la santé de son frère laissent craindre le pire :
Tous viendront me dire que c’est fini, que je ne le reverrai plus jamais vivant. Seul notre ami Wagemans s’efforce de m’éviter : il a reçu mon frère dans ses bras lorsque celui-ci est tombé à la renverse, sa blouse de toile est maculée de sang et d’éclats de cervelle. (p. 73)
Contre tout pronostic, Oscar survit à l’attaque et est emporté en ambulance tandis que Marcel doit retourner dans un combat de plus en plus désespéré.
Sur tout notre front d’ailleurs, l’offensive, déjà si coûteuse pour les Belges, a piétiné. Elle sera reprise quatre jours plus tard, après qu’on aura renforcé ou relevé les régiments russes les plus éprouvés. (p. 74)
Vers le 19 juillet, alors que les Belges ne combattent déjà plus,
l’armée russe s’écroule littéralement ; seuls les Tchèques défendent Zborov jusqu’au dernier homme, et c’est le souvenir de leur sacrifice que célèbre aujourd’hui encore la fête nationale de la Tchécoslovaquie. (p. 77)
Pendant ce temps, Marcel s’est mis à la recherche d’Oscar qu’il découvre, presque miraculeusement,
absolument seul dans un hôpital désert de [la] ville [de Tarnopol], seul dans une longue salle et un paysage blanc de lits vidés, dévastés par la hâte d’une évacuation en désordre. Sans doute y a-t-il été abandonné parce que les effets d’équipement belge qu’il lui reste l’ont fait prendre par les Russes pour un prisonnier autrichien ou allemand. Il me reconnaît fort bien, mais ne peut parler. (p. 77-78)
Devant l’urgence d’emmener son frère se faire soigner dans un hôpital en lieu sûr, Marcel se démène et devient ambulancier. Sa mission ? Transporter Oscar, qui a été trépané, et deux autres blessés belges jusque Kiev. La débandade est totale et les vrais blessés comme les simulateurs s’empressent de s’entasser dans le "convoi de wagons à bestiaux, aménagés en ambulance […]"
[qui] ne comptait qu’une seule infirmière et quelques vieux soldats auxiliaires du service de santé, aptes à faire passer les marmites de soupe et les cruches d’eau quand on faisait halte dans les gares, et à débarquer les morts. Les pansements ne furent pas changés ; il n’y avait pour tout remède qu’une parcimonieuse aspirine. (p. 79)

Marcel Thiry – qui deviendra l’écrivain que l’on connaît et le secrétaire perpétuel de l’Académie de Langue et de Littérature - ne participa donc pas à l’ultime bataille des auto-canons sur le front de Galicie, qui se solda par la retraite et la débâcle. Lui, Oscar et d’autres rescapés belges de cette aventure particulière atteignirent Kiev, où ils durent survivre – pour tenter de mieux fuir – dans une ville en pleine effervescence post-révolutionnaire. Ils ne quitteront la capitale de l’Ukraine actuelle que le 20 février 1918, soit plus de six mois après leur arrivée.