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Nous n’avions pas d’âme mais on nous concédait une conscience

L’actualité politique et militaire est très présente en ce début de mois de juillet dans le journal de Georges Eekhoud. Notre auteur fait ainsi allusion aux violentes émeutes dites "des pommes de terre" qui secouent la ville d'Amsterdam - et qui montrent combien la population néerlandaise, malgré la neutralité de leur pays, souffre aussi cruellement de pénuries alimentaires -, aux avancées russes contre les Autrichiens, ainsi qu’à la crise qui secoue le Reichtag - vote d’une majorité de parlementaires pour une tentative de paix et chute du chancelier. Mais c’est pourtant bien un conflit belgo-belge qui va inspirer à Eekhoud une nouvelle, et longue, diatribe contre les "gallomanes belgeophobes" :

Oh cette ‘âme belge’ revendiquée et célébrée par Picard, Lemonnier, Verhaeren, et par moi-même, eut-elle la fortune d’exaspérer ceux qui sont devenus sans doute nos pires patriotards d’aujourd’hui, ceux qui nous dégoûteraient de la patrie, des compatriotes et de l’’âme belge’ même. Du moment que nous parlions et écrivions le français, il nous fallait penser en français, c’est-à-dire non seulement penser en langue française, ce qui est assez naturel, lorsqu’on rêve, médite, ou se parle à soi-même, mais penser en Français, penser comme un Français, comme un enfant, un indigène, un habitant de la France. Que de mauvaises chicanes on nous chercha ! […]

Les grammairiens, les puristes, les pédants se mettaient de la partie. L’âme belge ! Impropriété de termes décrète un monsieur Albert Counson*. C’est ‘conscience belge’ qu’il faut dire. Ame ne pouvant désigner que la communion spirituelle des gens parlant la même langue. Or comme il y a des Belges ne parlant que le flamand et d’autre ne sachant que le français cette communion spirituelle nous était interdite. Nous n’avions pas d’âme mais on nous concédait une conscience.

Une conscience ? Une conscience belge ! Les gallomanes belgeophobes nous l’eussent refusée tout comme une âme belge. Ces chicanes-là, cet état d’esprit n’a jamais existé que chez nous. Hélas, ni Mirbeau, ni même Baudelaire n’ont connu ces vilains, je dirais presque ces sinistres côtés de notre mentalité, de notre conscience, de notre âme. Oui voilà bien d’une âme qui nous est toute particulière. Cet état d’esprit-là, ce déplorable esprit n’existe nulle part que chez nous. (19/7, p. 75-78)

* Albert Counson (Francorchamps 1880-1933 Gand) fut professeur d'histoire des littératures romanes à l’Université de Gand, auteur d’ouvrages de philologie romane et académicien (1922).

Tout autre chose enfin, vers la fin du mois, Eekhoud reçoit la visite de l'éditeur J.-E. Goossens qui lui propose d’écrire la préface d’un conte écrit et illustré par Amédée Lynen :
Lynen est un des rares artistes qui sachent dessiner et qui aiment dessiner, un des seuls qui aient de l’imagination, de la fantaisie, ces véritables Muses. […] Il y a chez lui du génie picaresque et de la verve de Callot […] mais avec en plus cette rondeur flamande, cette verve, cette drôlerie, cette bonhommie si [gutturale ?] et gouailleuse qui le désignait pour illustrer les farces et les équipées de Thyl Ulenspiegel. En ces temps de barbouillage et d’impressionnisme immédiat, il a le génie, le sens et le goût des contours et des formes, du véritable pittoresque. (24/7, p. 80-81)

Inspiré, Eekhoud terminera cette préface presque d’un seul jet. L’ouvrage, intitulé L'oeuvre de maîtrise ne paraîtra qu’en 1918.