Archives et Musée
de la Littérature
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Encore un jour de fête nationale à passer sous l’oppression !

Le 21 juillet 1917 a un goût mitigé pour Adrien Bayet, médecin bruxellois qui a consigné son vécu dans d’abondants carnets de guerre (ML 3546). Les dernières nouvelles que Bayet obtient à travers la presse, qu’il lit avec frénésie quotidiennement depuis le déclenchement des hostilités, n’ont de cesse de le conforter dans l’idée que l’Allemagne sera bientôt vaincue. Et pourtant ! Combien de temps faudra-t-il attendre et combien de souffrances endurer encore avant la libération ?

Le témoignage de ce "bourgeois de Bruxelles" en ce jour autrefois de liesse collective est précieux en ce qu’il donne à voir les paradoxes de la célébration. Comme ses concitoyens, il éprouve à la fois de la fierté mais ressent davantage de frustration qu’un autre jour pour les restrictions en tout genre que le pays subit depuis maintenant de longs mois. La présence oppressante de l’occupant prend un accent plus marqué encore en ce jour, tandis que chacun, à son niveau, redouble d’audace pour contrecarrer les interdictions allemandes.

C’est aujourd’hui la fête nationale de notre brave petit pays. Je le salue, en fils aimant. Je pense aux malheurs qu’il a endurés et qu’il endure encore, je pense à la couronne de gloire qu’il s’est dressée, en comprenant simplement quel était son devoir d’honnêteté et en l’exécutant avec courage.

Et je pense à notre vaillante petite armée qui en défend les restes dévastés. Là je suis fier de savoir les miens ; ma pensée, grâce à leur courage et à leur patriotisme, peut les associer intimement au pays.

Encore un jour de fête nationale à passer sous l’oppression. Patience ! notre tour viendra. C’est d’un front haut qu’il faut regarder l’avenir ; malgré les difficultés et les travers, il faut avoir confiance, supporter patiemment les coups du sort et se fortifier dans l’idée que notre pays sortira de l’épreuve purifié, plus grand, plus fort, honoré par tous comme le modèle du droit persécuté par la force et ne cédant pas. Vive la Belgique !

Le temps est beau, un peu gris ; il fait beau. Qu’y aura-t-il aujourd’hui ? Une affiche bleue placardée par le gouvernement allemand interdit toute manifestation en l’honneur de notre Fête nationale. Interdiction de fermer les magasins, de déposer des fleurs sur les monuments. Le tout sous peine de prison et d’amende.
[…]
C’est aujourd’hui notre troisième fête nationale. Je suis descendu en ville. L’aspect des rues était triste. Dans le haut de la ville, il n’y avait presque personne dans les rues. On voyait bien que l’on était un jour de fête, à l’endimanchement des costumes. Quelques hommes portaient le chapeau haut de forme. Aucun insigne. Beaucoup d’Allemands dans les rues, faisant la police.

Dans le centre de la ville, aux boulevards, il y avait beaucoup de monde. Comme les accès à la place des Martyres étaient barrés, les promeneurs se contentaient quand ils passaient devant les rues qui y menaient (telles la rue St Michel), de tirer leur chapeau.

Dans toutes les églises, il y a eu messe solennelle. A Ste Gudule, le bruit avait couru que le Cardinal Mercier prêcherait. Il n’en fut rien ; mais le public d’une seule voix acclama le roi et la Patrie et l’on joua la Brabançonne… Comme on le sait, la chose est interdite ; mais comme le gouverneur von Falkenhausen a écrit au Cardinal Mercier que, pour l’organisation des Affaires religieuses, il le laissait libre, le cardinal s’est cru autorisé à faire jouer la Brabançonne.

L’attitude du public était calme et un peu triste. L’an passé, on était certain que c’était le dernier jour de fête nationale que l’on passait sous le joug ; cette année, on ne sait plus ; on ne croit plus à rien ; l’Espérance est lassée… On se demande : aurons-nous encore un hiver. L’an passé, on ne souffrait pas trop encore… L’hiver a brisé des courages, il a vraiment été trop dur. Et ce brave public ne se plaint pas ; il y met une certaine honte ; il veut non pas la paix, mais la victoire, dit-on, comme me disait un homme du peuple, jouer du violon sur ses côtes. En somme, le jour fut triste, car beaucoup de gens ont faim.