Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
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Là-bas c’était à devenir fou !

En juin 1917, après plus de trente mois d’occupation, la physionomie de Bruxelles évoque à Eekhoud des sentiments mitigés, voire surprenants :
N’était le cauchemar de l’occupation, le régime d’arbitraire et de terreur, de continuelle menace et d’angoisse que nous vaut cette occupation, n’était la misère d’innombrables Belges et la scélératesse des commerçants, les accaparements de plus en plus scandaleux, je m’accommoderais assez bien de la vie présente. La physionomie plus calme et plus provinciale de Bruxelles n’est pas pour me déplaire. Les attelages de bœufs lents et graves sont fort décoratifs et moins bruyants, moins dangereux. Certains industriels, notamment les gros brasseurs ont de fort coquets harnais pour les braves bœufs. Je me passe très bien des taxis, de téléphone et même de journaux, voire de réclames lumineuses et même d’éclairage de toute espèce. Je me suis parfaitement habitué à me coucher de bonne heure et à ne plus allumer le gaz le soir. La ville a juste l’animation qui me plaît. C’est un peu le Bruxelles d’il y a trente ans. Mais le moral des habitants !! C’est là, la plus terrible conséquence du fléau : le retour à l’animalité la plus féroce, aux pires instincts. (7/6, p. 51)
Féroce en tout cas fut le sort des chômeurs déportés et de retour au pays pour la plupart (Eekhoud a déjà abordé ce thème en novembre 1916) :
Hypothéqués pour jamais, tuberculeux, crachant le sang, le corps portant des traces de leurs tortures, des coups qu’on leur distribuait. (7/6, p. 52)
Un sort si dramatique qu’Eekhoud peine encore à y croire :
On a raconté tant de mensonges, l’exagération, la calomnie, les bourdes sont devenues si grossières, que j’ai fini par devenir sceptique et même incrédule. Je ne croirai à la possibilité de ces horreurs que lorsque je les tiendrai d’un proche, d’un ami éprouvé, d’un autre moi-même. (7/6, p. 53)
S’agissant d’un proche, voilà qu’à la fin du mois, un certain « Mylle » de l’entourage d’Eekhoud, lui raconte son voyage à Machelen (Brabant flamand) où pas moins de 1400 « fugitifs » venus de Menin (région d’Ypres) et de la frontière française ont été amenés, après évacuation par les Allemands. En effet, sur le front de l’Yser, en juin 1917, la troisième bataille d’Ypres se prépare : la terrible bataille de Passchendaele.
Parmi ceux-ci, une femme de 104 ans ! […] Mylle était allé les voir là-bas croyant trouver parmi eux des amis et des clients qu’il avait à Menin. […] Ces malheureux ont été évacués par rues, souvent séparés de leurs familles, dirigés les uns sur un endroit, les autres sur un autre. Mylle me disait que tous ceux qu’il a vus donnaient l’impression d’être enchantés d’avoir pu sortir enfin de la fournaise, du volcan que représente cette zone de bataille infernale à nos frontières. Ruinés, ils oubliaient la misère qui les attend pour se laisser aller au sentiment de la sécurité, du repos, du calme, du silence, qu’ils trouvent ici. Là-bas c’était à devenir fou ! On se demande comment ils ont pu résister à cette vie épouvantable, à ce carnage, à ce sabbat, à ce cataclysme de tous les instants. (26/6, p. 62-63)

En parcourant cet extrait, le lecteur sera, à nouveau et douloureusement, frappé par la proximité des actualités de 1917 et 2017.