Archives et Musée
de la Littérature
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Que de discordes et que de divisions encore pour l’avenir !

Au cours de ce mois de mai, Georges Eekhoud s’emporte une nouvelle fois contre la vanité des "gallophiles" wallons, avant de devenir victime de la censure des flamingants. C’est dans l’émouvant hommage que lui offre ses élèves, en cette fin d’année académique, que notre auteur trouve un peu de réconfort.

Ce qui déclenche la fureur d’Eekhoud contre les milieux intellectuels français d’avant-guerre, un milieu qui selon lui était bien malade, c'est la relecture de sa collection de la NRF :
Réactionnaires, néo-classiques latins ! Quels tristes sires que tous ces prétendus intellectuels ! Et dire qu’ils prétendaient à l’hégémonie et que c’est d’eux que devait naître l’esprit européen. (4/5, p. 28)
Et d’embrayer sur la Belgique où cette hégémonie française a fait de considérables dégâts :
[…] ce mépris exprimé en des termes injurieux, exprimé publiquement, en quelque sorte officiellement, pour la langue de Vondel et de Guido Gezelle… Non, ça allait vraiment trop loin… Puis sous prétexte de combattre le flamingantisme les Destrée, Wilmotte, Dumont-Wilden, et tutti quanti, décriaient ou méconnaissaient tout au moins le génie flamand, la sensibilité flamande s’interprétant au moyen de la langue française. Ils auront même fait autant de mal à la cause de la langue française en pays flamand que les plus intraitables, les plus gallophobes des flamingants !... Ah ! le triste, le bien triste pays !... (4/5, p. 29)
Et concluant en visionnaire :
[…] que de discordes et que de divisions encore pour l’avenir ! (4/5, p. 30)
Mais dans l’immédiat, c’est du côté des flamingants que lui vient un mauvais coup. Alors qu’il préparait depuis quelque semaines une conférence sur les écrivains à Schaerbeek, l’événement qui devait avoir lieu au Musée communal de Schaerbeek le 17 mai est purement et simplement annulé :
Je me demande ce qu’Anastasie [surnom donné à la censure] trouve à y objecter. Serait-ce la part trop prépondérante que j’y accorde à la littérature française ? - La chose en elle-même ne me chagrinerait guère mais elle est édifiante et nous renseigne sur l’esprit de nos ‘occupants’. L’avenir, pour autant qu’ils en disposent, nous réservera bien des surprises, bien des coups d’arbitraire, de fanatisme et d’intolérance. Dans les dispositions où ils se trouvent vis-à-vis de la culture française ou plutôt d’une culture éclectique, faisant la part, comme c’est le cas en ce qui me concerne, presque aussi belle aux influences germaniques qu’aux influences françaises, je me demande si, instigués par les flamingants pointus, ils ne vont pas me chercher misère sur d’autres terrains, en essayant par exemple de me couper les vivres, de m’atteindre dans mon gagne-pain. Ce serait complet ! Et moi qui ai tout fait pour me montrer équitable, véritablement Belge !!! (8/5, p. 32-33)
Le 10 mai, la nouvelle est confirmée :
Ma conférence de Schaerbeek n’aura pas lieu : Anastasie exigeait que le même jour et dans la même séance, il y eût eu une conférence en flamand de la même longueur que la mienne [souligné par l’auteur]. Devant ces exigences, les organisateurs ont préféré renoncer à la chose. (10/5, p. 33)
Les inquiétudes d’Eekhoud sur son avenir professionnel ne sont pas sans fondement, d’autant que le sort du très patriotique échevin bruxellois de l’instruction publique, Emile Jacqmain, arrêté par l’Occupant, vient d’être fixé :
[Il] ne sortira de prison que pour être envoyé en Allemagne. Que sera l’enseignement l’hiver prochain à Bruxelles ? Que me réserve l’avenir ? (15/5, p. 35)
Pour l’heure, l’année académique se conclut. Et c’est avec un serrement de coeur qu’Eekhoud prend congé de ses différents auditoires qui ont « résisté aux péripéties d’une année académique mémorable ». Parmi eux, les étudiants de l’Université nouvelle :
Mes jeunes gens […] m’ont offert une petite partie de campagne au « Hoef » à Uccle, dans une maison ou plutôt une ferme, cabaret artistique. Nous nous y rendons de la Place Vanderkindere par un site délicieux. Il fait gris mais très bon, très doux. Café, tartines de pain d’épices, cigares, cadeau (plume-réservoir) et discours prononcé par l’un d’eux, Marcel Gossen. L’un d’eux nous photographie en groupe. Cette manifestation est une des plus réconfortantes choses qui pouvaient m’arriver en ces temps critiques et tragiques. […] Dire que cette année académique 1916-1917 comptera parmi les meilleures, les plus encourageantes de ma carrière ! Jamais je n’ai rencontré pareille déférence, pareille admiration, pareille sollicitude chez mes élèves […]. (30-31/5, p. 44-45)

On décèle peut-être aussi, à travers cet enthousiasme, le besoin pour la jeunesse de continuer un tant soit peu un parcours scolaire en cette période chaotique où la majorité des universités ont fermé leurs portes.