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Max Deauville publie Jusqu'à l'Yser

Jusqu’à l’Yser, le journal que tient le médecin et volontaire de guerre, Max Deauville (Maurice Duwez de son vrai nom), paraît chez Calmann-Lévy en 1917 (on ignore le mois exact). Une de nos rubriques de septembre 1914 a déjà reproduit des extraits de ce récit, durs épisodes qui datent du début du conflit.

Jusqu’à l’Yser se clôt en octobre 1916. Plus de deux ans après le début des hostilités. La vision du médecin a alors changé. Là où les événements opérationnels occupaient l’avant-plan, là où les soldats cherchaient fiévreusement l’ennemi, se retrouvant brusquement face aux blessures et à la mort, s’invite un autre regard. C’est avec une froideur clinique que le médecin observe dorénavant périls et agonies. Vision presque insoutenable. Mais, dans ce conflit qui se traîne, le printemps et l’été sont aussi revenus. D’où cet étrange sentiment que la nature n’a rien perdu de sa beauté et de sa fraîcheur en ces temps noirs. D’où, aussi, une amère réflexion sur l’oubli et l’indifférence qui suit tant d’actes héroïques, et le peu de cas qu’en font ceux "de l’arrière".

Le ciel est bleu. Il est midi. A la porte des gourbis apparaissent des têtes inquiètes. Allons vite, cela presse peut-être. Voici que le sol est parsemé de mottes de terre fraîches. Quelques soldats sont rassemblés. Ils regardent. C’est là. Tout est dévasté. Un homme, les yeux révulsés, la bouche grande ouverte, renversé en arrière, cherche à respirer encore par larges saccades. Ses yeux roulent dans les orbites déjà creusées, leurs énormes cornées blanches. Il a les bras arrachés. Ses entrailles répandues sur le sol, rouges, verdâtres. Une de ses jambes, détachée, est grotesquement repliée dans un coin. L’autre a disparu. La tranchée est déchirée, ce n’est plus qu’un trou noir où les débris de sacs sont brûlés par la poudre. Le parapet est écorné et par là se voient le canal, les prés verts et les fils de fer barbelés. (p. 318)

Puis le silence retombe. Le grillon chante dans la vieille cheminée. Et quand vient le matin avec son aube bleue, les buissons sont pleins d’oiseaux qui crient, comme une ruche remplie d’abeilles qui bourdonnent. Le bruit ne les a pas chassés. A la tranchée même, au crépuscule, le rossignol chante, tandis que de grands lièvres, les oreilles droites, s’arrêtent dans les champs, pour écouter siffler les balles égarées. (p. 326)

La lumière tremblote dans le fond de l’abri. Les hommes jasent encore. Et à l’idée de quitter cet obscur devoir, de laisser là ces pauvres gens auxquels le coeur s’est attaché, il monte aux lèvres une singulière amertume. [/] C’est cela la guerre, de la misère pour les hommes, du tranquille courage qui finit par dormir sous une croix dans la terre, dans un champ abandonné. Sur la croix quelqu’un marque : "Mort au champ d’honneur." Derrière la barricade il y a les autres, ceux qui jugent. L’héroïsme ! c’est si vite fini. Une minute et il conduit à la mort. Qui s’en souvient ? Qu’en reste-t-il ? (pp. 384-385)

Ces dernières phrases nous révèlent le motif d’une telle publication au beau milieu d’une guerre qui continue à engendrer souffrances et deuils. Après avoir décrit le courage et les atrocités – comme ce soldat qui a eu la tête arrachée et qui n’a, dans ses poches, que de "pauvres choses", dont une lettre avec ces mots : "Le petit va bien. Je reçois de temps en temps de tes nouvelles. Je suis contente que tu fasses courageusement ton devoir" (p. 184) –, Jusqu’à l’Yser se clôt sur un constat qui s’adresse directement à ceux qui ont, eux, le temps et le confort de parcourir un tel récit :
Au communiqué, demain, les gens de l’arrière liront avec agacement : "Nuit calme sur le front de l’Yser." (p. 385)