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Le 1er mai doit, en effet, être une journée difficile

Dans son journal de guerre, le médecin Adrien Bayet a consigné ses observations et impressions mais surtout un maximum d’informations parmi celles qui lui parvenaient, bon an mal an, à travers la presse. Lecteur assidu des journaux français, belges publiés à l’étranger, anglais, hollandais mais aussi allemands, le décryptage des nouvelles diffusées par les uns et les autres occupe une bonne partie de son temps et des lignes manuscrites de ses cahiers. Les communiqués officiels des uns et des autres, diffusés par voie de presse ou affichés dans les lieux publics, retiennent souvent son attention et suscite ses analyses.

Les communiqués allemands de ce matin continuent à faire état de la "défaite anglaise". Il est incontestable, à vrai dire, que les Anglais, se heurtant à une résistance désespérée, n’ont pas obtenu les résultats qu’ils auraient pu espérer d’une attaque aussi vaste ; mais les communiqués allemands sont évidemment exagérés. Ils ont manifestement pour but d’entretenir à la fois le moral des troupes au front et celui des habitants restés en Allemagne. Le 1er mai doit, en effet, être une journée difficile. On peut s’attendre à beaucoup de choses ; le minimum me semble être la grève ce jour-là et des manifestations politiques. Mais il est difficile de se prononcer à ce sujet, car nous ne savons pas ce qui se passe en Allemagne. La situation, nous croyons le sentir, doit être sérieuse à en juger par les précautions mêmes que l’on prend pour calmer l’agitation et apaiser les esprits.
Adrien Bayet constate ensuite l’étendue de plus en plus manifeste du conflit, à l’échelle internationale, fait qui le réjouit et le rassure quelque peu sur l’issue favorable de la guerre.
Les Etats-Unis viennent de décréter le service personnel et obligatoire ; c’est là une mesure qui montre à quelle extrémité l’on veut pousser la guerre. Le Guatemala vient de rompre les relations diplomatiques avec l’Allemagne. Enfin, on apprend que ni les Socialistes français, ni les socialistes russes ne se rendront à la conférence de Stockholm. Voilà toute une série d’heureuses nouvelles.
La question du ravitaillement et de l’approvisionnement en nourriture ne cesse de tarauder notre auteur. Il raconte comment des réfugiés arrivent en masse du nord de la France, de Lens – ville "en flammes et [où] les effets de l’artillerie anglaise sont épouvantables" - et de villages proches de Lille. Les Français se plaignent du fait que les rations qu’on leur propose soient trop réduites et, en tout cas, moins généreuses que ce qu’ils recevaient chez eux. A Bruxelles et dans le Brabant wallon qui accueillent nombre de ces exilés, le manque de nourriture devient criant et une nouvelle menace planerait sur les habitants.
Nous entrons en plus dans la période d’angoisse. La population a faim ; nous avons mangé samedi les dernières pommes de terre à l’institut ; on dit même qu’il n’y aura plus de rutabagas à l’alimentation ; dans les boutiques, ils coûtent 1,50 le kilo !
On m’affirme que le ravitaillement en pain serait assuré ; l’Angleterre a menacé, si l’on coulait encore des navires de la Relief Commission, qu’il[s] interromperai[en]t complètement le ravitaillement de la Belgique. Comme l’Allemagne en tire tout de même quelque chose, comme d’autre part, elle devrait en nourrir les habitants, si peu que ce soit, elle a préféré céder. De ce côté-là, et c’est tout de même le plus important, nous pouvons être tranquilles. »