Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
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Belgique
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Pourtant c’est un homme…

Les archives de Marie Gevers renferment un certain nombre de textes plus ou moins brefs, nouvelles ou souvenirs, restés inédits. Parmi eux, quelques nouvelles de guerre dont un récit sobrement intitulé Tram. Le texte n’est pas daté mais l’événement qu’il relate pourrait très bien avoir eu lieu durant ce mois d’avril 1917. L’auteur y évoque un événement, une anecdote qui paraît presque anodine au départ, si ce n’est qu’il y a mort d’homme, un Allemand. Au fil de ces deux pages manuscrites, la prise de conscience de la souffrance de cet homme et de la haine que l’envahisseur a pu susciter au sein de la population va ébranler les croyances de notre auteur, laissant présager le pacifisme qui sera le sien quand s’annoncera la Deuxième Guerre mondiale. Un récit qui ne laisse pas indifférent.


« Moi, me dit mon cousin Victor, chaque fois que je vois un de leurs avions en l’air, je promets cinquante frs aux pauvres, s’il tombe et se casse la tête. »
Je lui réponds : « Moi chaque fois qu’il y en a un qui saute du tram en marche, je souhaite qu’il trébuche… »
Un jour, à cent mètres de l’arrêt de [?], le tram bondé s’arrête brusquement, une rumeur court de l’avant à l’arrière, un corps violemment projeté roule au milieu de la chaussée et ne bouge plus. C’est un soldat allemand qui a maladroitement sauté.
Le wattman, le receveur, puis tous les voyageurs descendent du tram et se groupent en cercle autour du corps qu’agitent des tressaillements. Personne n’y touche. Personne ne se penche vers lui. Un sourire éclaire tous les visages.
Il y a la femme dont le fils est à l’Yser et celle qui ne pourra donner de tout le jour que de la soupe mince à ses enfants ; et l’homme qui a été en prison ou déporté…
Oui, mais il y a aussi le paysan qui leur vend son beurre et son lait, l’ouvrier qui travaille à leurs chemins de fer, la fille qui fabrique les munitions au Fort de Wilrijck, la femme qui couchera avec eux… c’est égal, pas une main ne se tend. On rit.
« Ça fait un de moins » dit la petite fille aux pommes de terre.
« Tiens ? C’est le Jef qui dort chez Triene » dit l’ouvrière en munition…
« En avant Susse » dit le conducteur du tram au receveur… et, remontant sur sa voiture, il ajoute en haussant les épaules – « qu’il reste seulement là… il est tout de même déjà à moitié mort. »
Le tram repart. Le corps, grosse tache grise, reste seul, là-bas, sur la grand’route de banlieue.

Mais moi non plus, je n’ai pas bougé. Pourtant c’est un homme. Il souffre. Je n’ai pas bougé. Je n’aurais pas pu. Ce soir je ferai dire son pater à mon petit garçon : … comme nous pardonnons… Suis-je hypocrite oui ou non ? Oui. Ô peuple allemand, voici que par haine de vous, j’accepte aussi d’être hypocrite. J’accepte d’être sans pitié. J’accepte le bouleversement de tout ce que je pensais et je songe à ma voisine : Marie-aux-dix-enfants à qui je reprochais de battre son gamin.
« Allez, Madame, ce n’est pas difficile d’être doux quand on est heureux ».