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C’est aujourd’hui le 1000e jour de guerre

Les pages d’avril 1917 du journal d’Eekhoud ne contiennent pas de grands thèmes particuliers mais plutôt une succession d’événements plus ou moins significatifs. Le premier et non des moindres est l’entrée en guerre des Etats-Unis :
Jeudi 5 avril – Voilà la guerre déclarée entre l’Allemagne et les Etats-Unis. Le ministre des Etats-Unis a quitté Bruxelles. G** [Giraud] me racontait hier que ce départ à la gare aurait été très émouvant par l’attitude silencieuse, recueillie, quasi fervente de la foule, chapeau bas. On lui aurait offert des fleurs. Il aurait [dit] : "Au revoir ! Au mois d’août !". (p. 7)

Cette solennité est à la mesure de l’événement. En effet, la guerre s’enlise et les tentatives des Alliés pour sortir de la guerre de positions ne débouchent sur aucune percée significative. Le nombre de victimes est par contre effrayant. Ainsi en est-il des deux grandes batailles qui débutent en avril 1917, celle d’Arras et celle du Chemin des Dames (entre Reims et Soisson). Eekhoud qui suit les événements reste très prudent, même si les premiers combats semblent pencher en faveur des alliés.

Au début de ce mois, notre auteur revient aussi sur la séparation administrative de la Belgique (voir notre chronique du mois dernier) qui fait des mécontents côté francophone et montre que la "résistance" est un sacrifice qui se mesure parfois à l’aune de la classe sociale :
G** me parlait aussi hier de la conduite égoïste des fonctionnaires supérieurs des département des Arts, des Sciences et des Lettres. Plutôt que de se rendre et de s’installer à Namur, ils démissionneraient en invitant les petits, les simples ronds de cuir à en faire autant. Mais ceux-là n’ont point d’économies et de ressources. L’un des gros bonnets à qui on faisait observer la condition précaire de ces petits aurait répondu "Ils n’ont qu’à souffrir aussi !". Ce gros fonctionnaire n’a rien à craindre lui, même s’il est privé de son traitement, il ne souffrira pas de la faim. Il est de ces patriotes qui trouvent la souffrance très bonne pour… les autres. (p. 7-8)
A noter que l’initiateur même de cette régionalisation de la Belgique avant la lettre, Moritz von Bissing, gouverneur militaire de la Belgique depuis novembre 1914, s’éteint le 18 avril 1917. Les propos d’Eekhoud à son sujet mettent quelque peu mal à l’aise au regard du palmarès du général :
Chose bizarre, il s’agit de la mort d’un Allemand, donc d’un ennemi, ou plutôt d’un adversaire, et cependant d’après tout ce qui m’est revenu l’homme serait digne de regrets et sa mémoire mériterait une certaine estime. Il s’acquitta de ses difficiles et ingrates et, à mes yeux, odieuses fonctions avec un certain tact, et une modération dont il donna plus d’une preuve et qui lui attira des [?] de la part de l’autorité centrale. De plus, c’était un intellectuel. Il aimait les arts. Il est à craindre que celui qui le remplacera nous le fasse regretter sincèrement. (p. 21)
Dans un tout autre registre, Eekhoud parle du courant d’anglomanie qui règne dans certains cercles littéraires, notamment anversois :
Avec Giraud que je fus voir hier, nous causions à propos du dessinateur-écrivain anglais Aubrey Beardsley de toute une classe de gens de lettres précieux, excentriques, un peu monomanes, épris de sujets et de formes rares, exceptionnelles, influencés par Wilde qui, lui, du moins fut un véritable artiste, un créateur, un poète. Ce dilettantisme tout particulier rencontra des disciples à Anvers, par exemple ce curieux De Boscchère auteur de Beale-Greene [sic], et ce non moins particulier X. [Xavier] Marcel Boulestin […]. [Edmond] De Bruyn, Max Elskamp, d’autres, de vrais écrivains ceux-là, n’auraient pas échappé à cette anglomanie particulière. (p. 8-9)

Le conflit mondial poussa l’écrivain, peintre et dandy Jean de Boschère (selon l’orthographe qu’il finit par choisir) à s’exiler à Londres. Il y connut une célébrité aussi intense que brève. Son parcours singulier est retracé en ce moment au travers de l’exposition des AML La Beauté du Diable : Jean de Boschère, imagier rebelle des années vingt, à découvrir à la Bibliotheca Wittockiana jusqu’au 31 mai 2017.

Par ailleurs, ce début de printemps maussade voit le décès d’Henry Maubel qui fut l’un des directeurs de La Jeune Belgique. Eekhoud constate avec tristesse :
Le petit bataillon de la J[eune] B[elgique] est fortement entamé. Des fondateurs il ne resterait bientôt plus que [Albert] Giraud, [Iwan] Gilkin, [Emile] Van Arenbergh et moi. (p. 17)
Le mois se clôt sur cette date symbolique :
Dimanche 29 avril - C’est aujourd’hui le 1000e jour de guerre. (p. 26)