Archives et Musée
de la Littérature
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Le camp de Soltau

En 1917, Léopold Vincent, 19 ans, écrit à la demande de sa marraine de guerre suisse ses "jeunes" mémoires. Ce récit d’une trentaine de pages (en dactylographie actuelle), écrit à Neuchâtel et portant la date du 26 mars 1917, fut sobrement intitulé En Belgique, en Allemagne et en Suisse de Léopold Vincent, Caporal au 13ème de ligne. Le manuscrit accompagnera Léopold jusqu’à son décès prématuré en 1942. Conservé par sa veuve, une copie de celui-ci (en versions manuscrite et dactylographiée) fut léguée à l’APA-AML en 2010 par Paul Vincent, le troisième enfant de Léopold.

Léopold Vincent avait choisi la carrière militaire à 16 ans lorsque la guerre éclata. Témoin et acteur des violents combats qui firent rage dans la région de Namur durant l’été 14, il fut blessé d’une balle dans la tête. Opéré à l’abbaye de Maredsous où se trouvait la Croix-Rouge belge, il fut, malgré sa blessure, envoyé comme prisonnier à Soltau, le plus grand camp d’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale. Un camp qui comporta jusqu’à 70 baraques et plus de 70 000 internés. Après un long et harassant trajet en train, voici ce que Léopold découvrit :
Après une heure de marche pénible et fatigante nous aperçûmes le camp de Soltau situé au milieu d’une grande plaine de sable et de bruyères. Arrivés devant la grille du camp on nous fouilla. Puis nous défilâmes un à un devant l’officier allemand qui tenait son sabre au clair, comme pour nous dire "Voici le fer devant lequel vous devez fléchir et voici la prison où vous devrez subir le châtiment". 20. 000 prisonniers militaires s’y trouvaient enfermés par 2 rangées de fil de fer barbelé et des postes prussiens étaient placés à distance pour les surveiller. Les baraques n’étaient pas encore construites ; 4 grandes tentes étaient notre seul abri et un sac empli de fibre de bois servait de matelas. La nuit il gelait et on ne pouvait dormir. Mais tous les prisonniers n’avaient pas encore cette faveur ; la plupart couchait sur le sable, d’autres plus malheureux creusaient un trou dans la terre, un mur de gazon les protégeait contre les intempéries. Ce faible rempart était recouvert de papier goudronné et une étroite ouverture pratiquée dans ce mur donnait accès dans cette misérable hutte. Et c’est là-dedans que bon nombre durent dormir pendant trois longs mois. Aux abords du camp se trouvaient des marécages et à l’entour des canons et des mitrailleuses étaient braqués vers nous pour prévenir toute révolte. Enfin une immense forêt de sapins entourait notre enceinte et semblait vous priver à jamais de la liberté. […] Au bout de quelque temps on construisit des baraques en planches, mais sans améliorer beaucoup notre situation. Du matin au soir les hommes devaient travailler par n’importe quel temps. Ils allaient creuser des fossés aux alentours du camp. D’autres, de l’eau jusqu’au genou, devaient défricher les marais. La plupart travaillaient dans des terrains incultes, quelques-uns dans les campagnes et chez les paysans. Comme nourriture nous recevions un peu de café le matin, et à midi une maigre soupe aux choux, navets, à l’orge ou aux betteraves nous était distribuée avec 250 grammes de pain. Le soir on donnait une sorte de [le mot fait défaut] faite avec du maïs moulu ou du grain, gruau, rarement nous avions du riz. Quelques fois nous recevions un hareng salé. Ensemble nous allions derrière la cuisine attendre notre nourriture et souvent nous attendions deux heures avant d’être servis et pour ne pas tomber de faiblesse on se serrait les uns contre les autres. […]
En 1915 la situation de Léopold s’améliora : il lui fut permis de recevoir des colis et du courrier. C'étaient les prisonniers russes et serbes qui étaient les plus à plaindre.
[…] Un jour, en hiver, il arriva un convoi de prisonniers serbes ; quelques hardes, un peu de linge, était leur seul paquet. Ils étaient tellement chétifs et si maigres, qu’en les voyant passer beaucoup s’émurent jusqu’aux larmes. Dans notre malheur nous étions encore les plus heureux. Ce misérable troupeau d’êtres humains si affaiblis était dans un état déplorable. Ils étaient les premiers prisonniers capturés par les Allemands et on les faisait voyager à travers l’Allemagne pour les exhiber au peuple. Beaucoup furent transportés à l’hôpital pour y mourir. Pour ne pas devoir traverser le camp avec un convoi de trois morts, crainte de rébellion, ces trois victimes de la faim et des mauvais traitements, étaient transportées immédiatement au cimetière sans même passer par la chapelle russe où le malheureux serbe recevait la dernière bénédiction. Souvent les Allemands pour se venger d’une défaite, prenaient au hasard 200 prisonniers russes, et, pendant une heure ou 2 heures, ils couraient à travers le camp en faisant l’exercice. En dehors des heures de travail les prisonniers s’occupaient à différents travaux ; quelques-uns essayaient d’étudier, les autres fabriquaient des objets en bois, sciaient des cadres ou travaillaient l’aluminium pour en faire des bagues et des coffrets. Malgré la surveillance des Allemands, les Anglais étaient constamment sur la plaine de football, se livrant à leur jeu favori ou jouant aux dominos. Les Russes fabriquaient des bagues en crins ou des bracelets ou des instruments à cordes, guitares, violoncelles, mandolines, etc. Et le soir, tous ensembles, ils récitaient en chantant leurs prières. A force de s’occuper du même travail, plusieurs d’entre nous devenaient ingénieux et habiles ; c’est ainsi qu’avec peu d’outils on était à même de fabriquer des objets d’art. Chaque année une exposition avait lieu dans une des baraques du camp. Tous ces objets se trouvaient exposés : des tableaux, des peintures ornaient les salles, entre autres les portraits des souverains belges, des bénitiers en aluminium admirablement gravés et encore beaucoup d’autres souvenirs. Et le commandant du camp ne se lassait pas d’admirer ces petits chefs-d’oeuvre et les souvenirs de notre captivité. […]
Grâce à une commission sanitaire suisse de la Croix-Rouge, Léopold Vincent put quitter le camp de Soltau, le 21 mai 1916, après 21 mois de captivité et être soigné en Suisse où il resta jusqu’à la fin de la guerre. L’accueil fait au passage du train après la frontière et à son arrivée à Berne fut des plus chaleureux.
[…] nous sortions de l’abime pour monter vers l’espoir, la vie et la santé.

(Notice basée sur la présentation des mémoires de Léopold Vincent par Francine Meurice - APA-AML)