Archives et Musée
de la Littérature
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La vue seule de cet homme donnait le frisson...

En Russie, mars 1917 est un mois charnière. Le conflit mondial a mis l’économie du pays à genoux. La population est à bout. Grèves, émeutes, manifestations pour la fin de la guerre et du pouvoir autocratique s’étendent à partir de Petrograd. C’est la "Révolution de Février" (qui s’est déroulée du 8 au 13 mars - les Russes ayant utilisé jusqu’en 1918 le calendrier julien qui compte 13 jours de retard sur le nôtre). Elle conduit à l’abdication du tsar et à la fin de l’Empire russe. Deux conceptions du pouvoir vont alors coexister : le gouvernement provisoire à tendance libérale remplaçant le régime tsariste et les "soviets" qui viennent de se (re)constituer. Cette coexistence impossible tournera court en octobre 1917…

A plus de 2000 kilomètres de là, dans le sud de la France, un jeune auteur belge, Franz Hellens, assiste au départ des révolutionnaires russes.

En 1917, Hellens a 36 ans. L’auteur du "fantastique réel" est en devenir. Avant la guerre, il s’était déjà fait connaître du public littéraire bruxellois grâce à un roman poétique, En ville morte, et à des recueils de contes et nouvelles comme Les Hors-le-vent ou Clartés latentes. Parallèlement, il a mené (et continuera par la suite) une carrière purement alimentaire de bibliothécaire au Parlement à Bruxelles. Son existence semblait morne et laborieuse. Aussi, la guerre fut pour lui synonyme d’aventures et d’expériences inédites.

Non mobilisable, il passa en Hollande, séjourna à Londres. En octobre 14, il revint à La Panne, via Calais, visita le front, essuya des bombardements et se mit à consigner ses impressions parues en partie en 1923 dans la première édition des Réalités fantastiques.

En juin 1915, il se sépare de son épouse. Un ami l’invite à Cagnes, c’est la révélation de la lumière et de la couleur :
Le séjour sur la Côte d’Azur fut pour moi l’équivalant du classique voyage d’Italie des peintres flamands de la Renaissance. (Documents secrets 1905-1931, p. 47)
En janvier 1916, il s’installe à Nice. Il restera sur la Côte d’Azur jusqu’en 1920. C’est une période très agitée et confuse mais qui lui permet de sortir de sa "chrysalide". Il fait la connaissance d’artistes : Matisse, Modigliani (qui fera son portrait en 1919), Survage, Archipenko ; d’écrivains : Maeterlinck, Jules Romains,… Il rencontre aussi celle qui sera sa seconde épouse, Marie Marcovna Miloslawski.

Durant cette période, il écrit beaucoup, des écrits qui verront pour la plupart le jour en 1919 et en 1920.
Ce qui contribua le plus à mon renouvellement, ce fut l’impression de liberté totale où j’étais, impression que je n’avais jamais ressentie. (Documents secrets 1905-1931, p. 48)
C’est via le sculpteur Archipenko, d’origine ukrainienne, qu’Hellens fait la connaissance des milieux révolutionnaires russes. La figure de l’écrivain révolutionnaire Boris Savinkov, responsable de nombreux assassinats de fonctionnaires entre 1904 et 1905, va vivement l’impressionner :
C’est [Archipenko] qui me conduisit un soir chez Boris Savinkov. Cet homme exerçait une sorte de fascination sur le petit groupe d’exilés qui évoluaient autour de lui. […] C’était un admirable conteur. Ses histoires se déroulaient sans mots inutiles, d’un galop bien scandé ; il ne retenait au passage que les détails indispensables. […] Son rôle dans l’assassinat de Plehve* fut celui d’un homme qui non seulement ne laisse rien au hasard, mais qui sait mettre à profit la seconde favorable. C’était un type achevé d’aventurier intelligent. Je sortais de ces récits secoué et comme abasourdi. Le souvenir de ces petits yeux bridés, cruels, de cette face étroite et terne, aux pommettes saillantes, au nez dur et aux lèvres sensuelles, me poursuit encore aujourd’hui. La vue seule de cet homme donnait le frisson. […] je me rappelle un trait qui m’avait frappé sans que je pusse alors me l’expliquer : un air de lassitude et peut-être de doute, visible […]. Sa rentrée téméraire en Russie, après la chute de Kerensky, et son attitude étrange pendant son procès ne me paraissent pas exemptes de désespoir. […] En 1917, il disparut comme la plupart des émigrés russes. J’abandonnai le projet d’étudier de plus près ce milieu. (Documents secrets 1905-1931, p. 61-62)

*Viatcheslav Plehve, alors ministre de l'Intérieur, fut la cible d’un attentat en 1904.

Les citations sont extraites de : Franz Hellens, Documents secret 1905-1931. Bruxelles, Maestricht : A.A.M. Stols, 1932 - MLA 10529.