Archives et Musée
de la Littérature
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Finis Belgicae !

Alors qu’il entame les pages de son journal de mars 1917, Georges Eekhoud écrit avec amertume :

Lundi 5 mars : La Belgique [journal censuré par les Allemands] […] nous apporte ce matin une grosse nouvelle : la délégation du Conseil des Flandres (?) a été reçue à Berlin par le chancelier de l’Empire. Discours. Réception cordiale, flatteuse. Bref la séparation administrative est un fait accompli. Les Wallons la réclamaient aussi ; j’entends les Wallons politiques. Quant aux Belges on ne les a pas consultés. Mais les Belges n’existent pas. C’étaient des métèques, les Bruxellois surtout. Finis Belgicae ! Le jour n’est pas loin où le Nord sera annexé définitivement à l’Empire germanique et le Sud à la France ! Pendant ce temps on s’occupe toujours à élever des monuments aux soldats flamands et wallons morts pour la patrie. […] Hélas pour quelle patrie ? (p. 325-326)

Il paraît que c’est au nombre de 250 que le grand "Conseil des Flandres" s’est rendu à Berlin […] [Albert] Giraud que je vois hier n’en revient pas plus que moi. Décidément ces gens ont fait reculer les limites de la bassesse et de la turpitude ! Quant aux Allemands leur politique est excellente ! Ils sont dans leur rôle ! Mais ce qu’ils doivent mépriser ces "beste vrienden" (p. 327)

Le Conseil de Flandre (Raad van Vlaanderen) dont parle Eekhoud fut créé en février 1917 par des activistes flamands pour établir, dans le cadre de la Flamenpolitik de l’occupant allemand, les structures nécessaires à l’autonomie de la Flandre. A cet égard, la politique allemande en Belgique franchit une étape décisive durant l’année 1917. Octobre 1916 avait vu la flamandisation de l’Université de Gand et le dédoublement du Ministère des Sciences et des Arts en deux entités autonomes, flamande et wallonne. A partir du mois de mars 1917, la scission des ministères fut généralisée. La séparation administrative de la Belgique fut officiellement promulguée, avec la reconnaissance de facto de deux régions : la Flandre (capitale : Bruxelles) et la Wallonie (capitale : Namur). Si les moyens usés par l’autorité allemande ont quelque peu évolué au cours de la guerre, son but n’a jamais varié, à savoir une présence durable en Belgique ainsi que le contrôle du port d’Anvers et des côtes flamandes (belge et française), porte ouverte vers l’Angleterre.

Dans tous les cas, l’âme belge d’Eekhoud souffre. Ses leçons de littérature qui connaissent toujours un franc succès lui sont une source de réconfort et il semble bien qu’à d’autres aussi :

Hier salle comble aux Hautes Etudes.

Pour oublier la peste et ses ravages Boccace imagine que de nobles dames et seigneurs florentins ont cherché un refuge dans une jolie villa de Fiesole et recourent à des passe-temps aimables, à des régals d’épicuriens, à de fines causeries, à des récits piquants pour assurer leur moral contre la dépression ambiante. Durant cette guerre épouvantable, ce fléau bien autrement sinistre et meurtrier que la peste et que toutes les guerres précédentes, mes leçons et mes conférences sur la littérature, mes lectures de nobles ouvrages, tiennent un peu lieu de ce Décaméron, à en juger par l’assiduité de mes auditeurs, le plaisir qu’ils prennent à m’écouter, le réconfort et la consolation qu’ils puisent dans cette distraction intellectuelle. (11/3, p. 330-331)

Le 17 mars, Eekhoud observe la nouvelle de la révolution russe comme une étape peut-être positive vers la paix :
Nouveau coup de théâtre : Révolution en Russie. – Abdication du tzar. – Son frère devient régent. – Cette révolution paraît plutôt un bien à tous les points de vue. – Hâtera-t-elle la fin de la guerre ? (p. 334)
Mais l’état d’âme de notre auteur est définitivement mélancolique :
Tous ces temps aussi je me familiarise avec l’idée de la mort. J’envisage celle-ci comme l’aboutissement fatal, la conclusion logique. Je me suis donné tout entier ; je n’ai donc plus rien à attendre. Tous mes oeuvres sont terminés. Celui de l’artiste comme celui de l’homme. J’ai dit tout ce que j’avais à dire. Je me suis interprété tout entier. (22/3, p. 342-343)