Archives et Musée
de la Littérature
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L’Europe meurt de faim et elle entasse les marchandises au fond de l’océan !

En ce mois de février 1917, les temps sont rudes pour la population belge. Le froid (surtout durant la première quinzaine du mois) et le manque de matières premières sont source de réelles souffrances. Dans son journal, Georges Eekhoud y revient fréquemment :

Ce matin l’eau était gelée dans nos pots à eau. (4/2, p. 299)

La misère est atroce. Des gens meurent de froid et de privations. Et c’est par ce joli temps que les Allemands poursuivent leurs mesures de déportation. Nous voilà retournés à l’esclavage, à l’ilotisme. Mais il paraît que c’est pour notre plus grand bien. Les journaux donnent la liste des villages dont la population mâle est convoquée sur la place. (7/2, p. 301)

La liste de ces villages reprise par Eekhoud concerne surtout le Brabant flamand mais aussi la commune bruxelloise de Woluwe Saint-Pierre. Rappelons que ces déportations se prolongeront au moins jusqu’au mois d’avril 1917.
Le charbon diminue tellement que quantité d’écoles sont fermées. (9/2, p. 303)
Les leçons d’Eekhoud sont d’ailleurs suspendues à plusieurs reprises.
En attendant la guerre des sous-marins sévit avec une recrudescence atroce. […] L’Europe meurt de faim et elle entasse les marchandises au fond de l’océan ! (9/2, p. 303)
Une autre source de tourment est ce bruit qui court, de plus en plus tenace :
La réquisition ou la saisie des cuivres. Une nouvelle affiche nous menace d’être dépouillé de tous nos objets en cuivre. Nous aurons à dresser un inventaire et à en faire livraison aux Allemands qui nous en donneront une certaine somme, d’après ce que ce cuivre pèsera ! […] Faudra-t-il nous séparer de ces beaux cuivres qui nous viennent encore de nos aïeules et qui sont des souvenirs, des reliques ? Et le samovar ? Et le lustre du salon ? Et les poignées des portes et des fenêtres ? Et les tringles des tapis de l’escalier ? Et les robinets ? […] ce qui nous crispe c’est l’idée qu’on nous dépouille de tout ce métal pour en confectionner des canons, des obus, des engins de guerre destinés à massacrer nos propres soldats !! Et chaque jour on se demande ce que l’ennemi exigera encore ? » (28/2, p. 318-319)
L’actualité littéraire n’est guère plus réjouissante :
Encore une perte pour les lettres : Octave Mirbeau vient de mourir. Le parquet de Bruges commença à lui intenter des poursuites pour son Jardin des Supplices en même temps qu’à Lemonnier et à moi. […] Beau tempérament, vigoureux, même puissant mais d’une pensée que je n’aime pas toujours. […] Ce fut un des signataires de la protestation des écrivains de France contre le procès qui fut intenté à Escal Vigor. (21/2, p. 313)

Au tournant du XXe siècle, en effet, Eekhoud, Mirbeau et Lemonnier (ce dernier, pour son roman L’Homme en amour) furent poursuivis par le parquet de Bruges pour outrage aux bonnes moeurs. Alors que de nombreux écrivains et intellectuels, belges et français, manifestent leur soutien aux trois accusés, ceux-ci furent triomphalement acquittés mettant en exergue la liberté d’expression de l’écrivain, tant sur le plan de la sexualité que sur le plan social.