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Il gèle à pierre fendre, mais pas à fendre, toutefois, un cœur d’Allemand !

Une nouvelle année débute mais peut-on encore croire, en janvier 1917, en un avenir meilleur ? Peut-on encore se permettre d’espérer ? L’humanisme de Georges Eekhoud est mis à rude épreuve. S’il tente toujours de défendre "l’Allemagne de Goethe", l’intolérable réalité de la guerre fait vaciller les fondements même de sa foi en l’homme.

Alors, il se raccroche à ce qu’il peut. Par exemple, à cette soi-disant lettre qu’Emile Verhaeren aurait envoyé peu avant sa mort au jeune poète expressionniste allemand Paul Zech qui, traumatisé par l’expérience de Verdun et de la Somme, deviendra dès 1917 l’une des voix du pacifisme allemand. Le 9 décembre 1916, quelques jours après la mort accidentelle de Verhaeren, Zech fait paraître dans la Vossische Zeitung la traduction allemande de cet "envoi". Eekhoud en prend connaissance le 4 janvier et restitue son contenu dans une traduction française plutôt approximative :

Mag. De Rudder que je vis hier soir à mon cours de Schaerbeek me remet copie d’une fort touchante lettre que Verhaeren écrivit à Paul Zech, jeune poète allemand, actuellement dans les tranchées de la Somme où cette lettre le rejoignit. Elle a été publiée par la Vossische Zeitung. La voici :
"Mon ami, du sein des vagues d’amertume qui m’entourent, des profondeurs des sources de sang, je lève la main pour vous saluer. J’apprends que vous êtes en Flandre. O ma pauvre Flandre ! Mais je sais qu’elle commence à verdoyer ; que le vent favorable du pays vous comble de toute la fertilité de ses plaines radieuses ! Acceptez-le joyeusement dans mes ‘Blés mouvants’. Je sais qu’ils sont en vos mains et que vous ne craignez pas d’être mon interprète. O ma pauvre Flandre ! Peut-être reviendrai-je ! Peut-être nous retrouverons-nous ! Le fiel coule de mon cœur. Je suis fatigué de la guerre. Le monde entier est fatigué. Tout ce qui s’est passé nous a séparés et a été contre nous. La parole directe n’a pas été perceptible sur le monde entier. Le tumulte des autres nous a dominés. Mais le fiel coule de tous les cœurs. Portez-vous bien encore ce peu de temps, cher ami, afin que nous nous revoyions quand je reviendrai. (signé) Emile Verhaeren."

Giraud qui me parlait hier de cette lettre […] doutait de son authenticité ou en croyait le texte tripatouillé ! Pourquoi ? Parce que Verhaeren s’y montre moins férocement germanophobe ? Je crois au contraire que comme la plupart des gens de cœur et des bons esprits, à quelque peuple qu’ils appartiennent, il a dû voir un peu plus clair dans la situation qu’au début, et se douter des vrais mobiles, des mobiles sordides de cette guerre, la plus barbare, la plus ignoble de celles qui ont déshonoré le globe, et qui a ravalé l’humanité en dessous du niveau des pires brutes imaginées par le corrosif Jonathan Swift dans son Gulliver. Nous sommes descendus plus bas que les Yahoos. (p. 285-286).

Zech n’a jamais pu produire l’original de cette lettre où Verhaeren semble renouer avec ses anciens amis allemands. Elle parut en français dans Le Mercure de France du 16 avril 1917 (document, source Gallica-BNF), accompagnée d’une lettre de Marthe Verhaeren dénonçant le procédé de Zech.

Cet épisode met une fois de plus en lumière la naïveté bienveillante d’Eekhoud. Toutefois, cette crédulité cède devant l’actualité du moment qui a pour visage principal la déportation de civils belges en Allemagne :

Il gèle de plus en plus fort. Plus moyen ce matin de regarder à travers les carreaux tant le givre est épais. Et dire que par ce temps terrible, ils continuent, nos tyrans, à déporter nos chômeurs en Allemagne, là-bas où les leurs meurent de faim. Autant les envoyer à la famine. Dans ces conditions mieux vaudrait encore les mener au feu ! Ah, ces Teutons sont en train de se mettre pour tout de bon hors de l’humanité ! Et moi qui me sentais de temps en temps pris d’indulgence et de commisération pour eux, les jugeant irresponsables des forfaits de leurs dirigeants. (23/1, p. 291)

Et il gèle à pierre fendre, mais pas à fendre, toutefois, un coeur d’Allemand ! (24/1, p. 292)