Archives et Musée
de la Littérature
Bibliothèque Royale
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Je ne le reverrai plus jamais, jamais

Au tournant du vingtième siècle, Marie Gevers a une quinzaine d’années lorsqu’elle rencontre pour la première fois Emile Verhaeren, par l’intermédiaire de Rite Cranleux, son amie de Bornem et nièce du poète (celle-ci deviendra l’épouse de Charles Gevers, l’un des frères de Marie). Le poète a très vite repéré les dons poétiques de la jeune fille. Il l’encourage, veille à sa formation artistique et littéraire et lui prodigue force conseils. Parmi ceux-ci, cette recommandation essentielle, citée par Cynthia Skenazi, dans Marie Gevers et la nature (p. 36) :
Si tu as envie d’écrire quelque chose, mets-toi la tête dans les mains et demande-toi : est-ce bien moi qui ai pensé cela ? Moi, est-ce moi ? Si tu peux répondre oui, alors travaille. Et ne jette jamais de brouillon.
Un jour de l’année 1907, il retient trois poèmes qu’il juge prêts à la publication. "Carillon de joie", "Le Verger" et "Chanson" paraîtront dans la revue Durendal de février. Mais c’est surtout en 1913 que sous son impulsion, seront publiés cinq poèmes de Marie au prestigieux Mercure de France, sous le titre "Chansons pour mon merveilleux enfant". Le recueil Missembourg est en préparation, la carrière de Marie est lancée.

C’est donc avec stupeur et consternation que Marie apprend, avec quelques jours de retard, le décès de son mentor. Dans les pages de son journal, ses mots sont remplis de larmes :

3 déc.
Tristesse dans la tristesse. Nous avons appris la mort d’Emile Verhaeren, avant-hier, par les journaux hollandais. Notre vie continue ici. Je souris aux enfants. Je vais à la soupe scolaire. Je parle des événements de la guerre. Je vaque aux soins coutumiers. Je sais seulement que je ne le reverrai plus jamais. Et l’horrible vision de l’accident : Il est sur le quai à Rouen. Il cause jusqu’au dernier moment avec ceux qui l’ont reconduit, le train s’ébranle, il s’élance, il glisse, puis… puis ! Je ne veux plus penser, je ne veux pas voir plus loin, et toujours la vision recommence. La dernière fois que je l’ai vu, c’était aussi sur un quai – à Wenduyne. Du tram, je lui ai encore tendu les bras : « Oncle Emile, oh ! Oncle Emile ». Il m’a encore embrassée, nous sommes partis vers Anvers assiégé et je ne l’ai plus revu. Je ne le reverrai plus jamais, jamais.

15 déc.
Avant-hier je suis allée à Bruxelles, assister à un service en mémoire de Verhaeren – un service religieux pour Verhaeren, à première vue, cela m’a semblé bien contradictoire ! Mais ses parents de Bruxelles qui sont extrêmement catholiques ont désiré que l’on se réunisse en son souvenir dans une de ces églises dont il aimait tant les beaux vitraux profonds – Verhaeren, comme il est vivant en moi, depuis l’année de mes quinze ans, où, pour la première fois je le vis à Bornhem – son attitude, sa marche penchée en avant, comme entraînée par la pensée, ses gestes expressifs, sa voix, et surtout, son rire, ce rire exquis, entraînant, délicieux, et si bon.