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Les Affamés de Francis André

Dans les pages de son journal du mois de novembre 1916, Georges Eekhoud mentionnait avec inquiétude la déportation de civils belges en Allemagne pour l’exécution de travaux d'intérêt militaire. La rubrique qui lui était consacrée se clôturait par : "Ces déportations toucheront 120 000 Belges. Ceux qui en revinrent, furent marqués à vie dans leur chair et leur esprit."

Informer est une chose ; faire ressentir en est une autre. Plus qu’à la raison, c’est au coeur et à l’imagination que l’écrivain gaumais, Francis André (Fratin, 1897-1976), nous parle lorsqu’il fait revivre sa déportation au camp de Cassel, de décembre 1916 à mars 1917, dans un roman fort, dur, nécessaire, publié à Paris en 1931 à la Librairie Valois. On peut lire dans Les Affamés ces épisodes glaçants (la numérotation des pages est celle de l'édition de 1985) :
Le repas fut constitué par un fond de gamelle à chacun de choucroute atrocement salée. Nous autres, les nouveaux, dès la première bouchée, nous fîmes la grimace et renonçâmes. Mais les flamands dont la gamelle avait été ratissée en un clin d’œil vinrent à la rescousse et se disputèrent nos portions. [...] La nuit clamait au dehors. Des paquets d’hommes blêmes s’engouffraient sans cesse par la porte. La vaste chambrée était pleine de tumulte. Du haut des dortoirs, un homme de Gembloux, colosse à la face rocailleuse, aux poings énormes, se mit à nous haranguer : [/] – Ecoutez, camarades ! On nous affame pour nous forcer à travailler. Mais il ne faut pas céder. On crève de faim et de misère, ici, c’est vrai, mais ça ne durera plus longtemps. Les pays neutres se sont unis pour protester contre ce crime. (pp. 66-67)
Sur la colline pelée qui portait comme un chancre le camp sinistre, une tempête inouïe sévissait. Les coups de vent se plaquaient sur les baraques branlantes comme des soufflets gigantesques. Au-dessous de nous, dans les échancrures des rafales, les yeux clignotants de la ville semblaient les hublots d’un navire en proie à l’océan. […] – Alors, personne ne l’a vu filer ce salaud-là ? Deux pains qui manquent, la ration de vingt hommes qui fout le camp ! [/] Ces paroles pénétrèrent en nous comme un coup de couteau. Chacun de nous l’avait portée en puissance dans sa chair, cette fuite dont la révélation explosait soudain. Chaque fois qu’on était de corvée, il fallait se raidir contre la tentation terrible qui crispait les entrailles et faisait grincer les mâchoires dans un effréné besoin de mastication. Fuir et manger ! […] Comme un seul homme, tous les occupants de la baraque se lancèrent aux trousses du fuyard. [/] On n’eut pas à chercher loin. A peine la bande des traqueurs s’était-elle égaillée dans la neige, que des clameurs furieuses sonnèrent l’hallali. L’homme était dans les latrines. Il avait cassé sur son genou un des deux pains qu’il portait et pelotonné dans un coin, il mangeait, dévorait, avec dans le regard une joie énorme, animale. (pp. 84-86)
Le froid rampe vers nous. Avec nos hardes, nos couvertures, nous cherchons à nous défendre contre la longue nuit cruelle qui commence à nous étreindre. J’ai la gorge rugueuse, desséchée par la fièvre. J’attrape mon bidon pour boire une goulée. Mais le gel m’a devancé déjà : plus rien ne remue là-dedans. Un glaçon que demain il me faudra faire fondre sur le fourneau. [/] – Sais-tu que c’est Noël aujourd’hui ? me demande tout à coup Debuisson qui s’occupe à repriser une vieille paire de chaussettes. On fait la grande veillée ce soir au pays. (pp. 131-132)

On le voit, de multiples anthropomorphismes soutiennent le souffle épique de ce récit haletant. Michel Ragon évoque une "oeuvre unique" réalisée "loin des revues, dites d’avant-garde, loin de Paris". Ici, la finesse des observations nourries de l’expérience se jumelle à de multiples images et paroles qui concrétisent, d’une part le combat du bien (courage, altruisme, honnêteté) contre le mal (lâcheté, égoïsme, insensibilité), de l’autre l’alternance, celle-là inéluctable, de la vie et de la matière.

Autodidacte, Francis André travaillera toute sa vie dans la ferme familiale. Il n’avait publié, avant ce coup de maître, qu’un texte autobiographique, Jeunesse paysanne, et quelques poèmes dont Poèmes paysans (1928). Les Affamés ont été réédités en 1985 aux Editions W’Allons-Nous ? & L’Ardoisière (coll. "Voix des Peuples") ainsi que, tout récemment, en 2016 aux Weyrich Editions (coll. "Regains").